Hommage à Charles Kleinberg, comédien et professeur de déclamation (1937-2013)

charles_kleinbergNé en  1937 de l’union improbable d’un ashkénaze d’origine polonaise et d’une séfarade d’origine grecque, Charles Kleinberg a une petite enfance marquée par deux drames majeurs. Au tout début du second conflit mondial, sa mère meurt de maladie, puis son père est déporté à Auschwitz d’où, après la macabre découverte de l’Armée Rouge, il revient meurtri. Enfant aux dons exceptionnels, Charles apprend le violon dès trois ans. Recueilli par l’Eglise catholique, il échappe aux rafles ordonnées par l’occupant nazi et connaît, jusqu’en 1944, le sort angoissant des enfants cachés. Pour une raison évidente, on lui attribue un nouveau patronyme, celui de Puissant, qu’il rejette, à l’âge de sept ans, haut et fort devant les soldats américains, lors de la libération du pays, pour affirmer sa véritable identité. Trois ans passent. Il entre au Conservatoire Royal de Musique, rue de la Régence à Bruxelles, et suit bientôt, rue du Chêne, les cours de l’Athénée Royal Jules Bordet où il fait ses humanités. Doué pour l’éloquence, il se destine d’abord au droit mais bifurque rapidement vers une école d’art dramatique.

Pendant son service militaire, on lui confie une émission radiophonique pour les forces armées. Quelques années plus tard, il animera d’ailleurs ses propres soirées poétiques sur les ondes de la Radio Télévision Belge. En fait, c’est le théâtre qui le passionne et, dès 1961, il est comédien au Rideau, au Parc, aux Galeries, à l’Esprit frappeur, au Poche, à l’Ancre à Bruxelles et au Gymnase à Liège. Il y joue, entre autres, des classiques grecs, comme Sophocle, anglais, comme Shakespeare, enfin et surtout français, comme Corneille, Racine ou Marivaux. Il assurera aussi, sur la Grand Place de Bruxelles, la mise en scène d’Egmont de Goethe, et organisera, à Beloeil en Hainaut, plusieurs Nuits musicales dans les jardins du château des princes de Ligne. Parallèlement, il participe à des récitals de poésie, par exemple à l’Estrille du Vieux Bruxelles, au Sablon, qu’il dirige, ou encore à la Samaritaine, à la Clarencière ou au Cirque Royal. A la cathédrale des saints Michel et Gudule, il organise des soirées littéraires sur les poètes de la liberté. Suite aux menaces de mort qui sont proférées contre lui, il s’écrie qu’il fallait un juif pour occuper seul la cathédrale de Bruxelles. Juste retour des choses, quand on pense au célèbre vitrail représentant, en ce même lieu, la profanation des hosties par les israélites…Bientôt il est présent à Knokke, sur la côte belge, et à Liège aux Biennales internationales de la poésie. Quant à ses tournées à l’étranger, elles le mènent d’Europe (France et Pologne) aux Amériques (Canada et Brésil) et en Asie (Israël et Japon). Que de bonheur pour ceux qui l’ont entendu réciter Victor Hugo, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Paul Eluard, Antoine de Saint-Exupéry, Jacques Brel, Henri Michaud ou encore Federico Garcia Lorca, assassiné au début de la guerre civile espagnole ! Et quelle nécessaire et utile leçon que de nous avoir montré l’actualité du Traité sur la tolérance de Voltaire !

Retour aux origines. Professeur au Conservatoire Royal de Bruxelles (ce dernier avait changé de nom), il n’enseigne pas la musique, qui fut sa première passion, mais la déclamation avant de terminer sa carrière comme directeur de la prestigieuse institution. Chaque année, disait-il, lorsque ses élèves obtenaient leur diplôme, c’était ses enfants qui le quittaient. Tout maître, aimant son métier, ne comprendra que trop bien ses sentiments. Du moins, et c’est là l’essentiel, a-t-il formé des centaines de comédiens et de professeurs d’académie qui ont pris sa succession dans la transmission de l’art oratoire.

Initié à la loge L’amitié fraternelle, rue de Laeken à Bruxelles, où il exerce diverses charges dont celle de 1er surveillant, il collabore, au début de ce siècle, à la fondation d’Imagine, atelier dont le temple est situé rue du Persil, et dont il devient, pour un an, Vénérable Maître, c’est-à-dire président. Parallèlement, il poursuit son itinéraire maçonnique dans les hauts grades en s’affiliant au souverain chapitre L’espérance.

Voici deux ans, il m’avait reçu dans son petit appartement, dans les combles d’un immeuble tricentenaire au 17 de la rue aux Laines, à côté du conservatoire où il avait professé tant d’années. Sachant qu’il projetait d’écrire un volume de Mémoires qui ne verra jamais le jour, je l’avais pressenti pour être l’invité d’une émission radiophonique que je présentais alors. Paradoxalement, du moins le croyais-je, il déclina l’offre en ne voyant pas en quoi sa vie et sa carrière pouvaient revêtir quelque intérêt pour mes auditeurs. En fait, souffrant de dépression, comme souvent les artistes qui ont connu les feux de la rampe et ont la nostalgie de leur public, il n’avait plus le cœur à l’ouvrage. Pour lui, les mots qui avaient coulé comme le sang dans ses veines, étaient voués à s’envoler comme les feuilles en automne. Et pourtant, les poèmes d’Emile Verhaeren dont j’ai maintes fois écouté l’enregistrement, resteront à jamais gravés au fond de mon cœur.

Charles Kleinberg a rejoint l’orient éternel le 15 mai 2013. Dix jours plus tard, lors de ses obsèques au cimetière d’Uccle, rue du Silence la bien nommée, c’est sous les applaudissements que le départ du corps de l’artiste a été salué par une standing ovation.

Jean-Michel DUFAYS
Le 25ème jour du 3ème mois 6013.

Sources :

  • Jean-Paul NASSAUX. Charles Kleinberg : la poésie et la liberté in « Iris-info », Bruxelles, décembre 2004, p.14-15.
  • Michel FRICHE. Charles Kleinberg nous a quittés in « Le soir », Bruxelles, 16 mai 2013.
  • Oraisons funèbres de Charles Kleinberg par son frère et ses élèves, Uccle, 25 mai 2013.
  • Souvenirs personnels de Jean-Michel DUFAYS, 1991-2013.
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