Le tutorat et la formation des futurs enseignants

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Professeur de psychopédagogie, Philippe Remy enseigne à la Haute Ecole Paul-Henri Spaak (Bruxelles – Nivelles). Il a participé à différents colloques internationaux à Sofia, Prague, Chichester, Florence, Jakarta, Hong Kong et interviendra prochainement à Singapour. Récemment, il s’est plus particulièrement intéressé au problème du tutorat dans l’enseignement supérieur.

Jean-Michel Dufays : Quelle serait ta définition du « tutorat » ?

Philippe Remy : Le tutorat peut se décliner sous différentes formes mais, pour cette recherche, retenons quelques éléments significatifs : une expérience de coopération, une relation humaine très forte, un processus d’apprentissage entre au moins deux personnes ayant un parcours commun. Avec une particularité importante à deux niveaux de proximité à la fois dans le temps : le « tuteur » précède le « tutoré » dans sa compréhension ainsi il peut l’accompagner dans son développement et dans l’espace ; ils sont physiquement présents pendant le tutorat. On pourrait distinguer le tutorat du coaching qui se ferait par une personne n’ayant pas nécessairement effectué le même parcours, peut-être même totalement extérieure aux apprentissages en cours, et du mentorat qui impliquerait une personne bénéficiant d’une large expérience face à un novice.

J.-M. D. : Au départ, quelles étaient tes motivations ?

P. R. : J’ai été impressionné par le nombre croissant de « sociétés privées » qui « offrent » des services aux élèves ou aux étudiants en difficulté voire à la veille d’un examen. Ceci en marge de l’enseignement officiel qui, par moment, adopte une position ambiguë quand les enseignants encouragent le recours à ces sociétés ou parfois y contribuent. Rapidement et contre rétribution, il faut sauver une année scolaire ou académique en péril. On comprend alors que tous les moyens soient mobilisés : les enjeux économiques sont considérables, les tensions familiales exacerbées, les destins chahutés et parfois il y a de réels drames humains. Le phénomène n’est pas neuf mais il prend de l’ampleur. Il est encore plus évident dans d’autres pays, plus extrêmes sur d’autres continents où la réussite scolaire détermine souvent les chances de survie. Au niveau local, en Fédération Wallonie-Bruxelles, le taux d’échecs, extrêmement élevé dans l’enseignement supérieur en rapport avec le coût important des études et les budgets de l’enseignement toujours réduits, a suscité des initiatives diverses au sein même de l’institution académique. Ainsi, la « promotion de la réussite » en BAC1 propose plusieurs soutiens aux étudiant(e)s en difficulté notamment via un tutorat organisé et rétribué par l’institution elle-même. Aujourd’hui, ce système existe mais il est peu structuré et il est laissé à l’initiative de quelques bonnes volontés. Donc, il est intéressant de considérer l’impact de ce projet et d’en mesurer le potentiel en termes de ressources pédagogiques.

J.-M. D. : Quelles furent les étapes de ta recherche ?

P. R. : A partir de ce constat, une recherche sur le « tutorat » s’imposait. Il fallait passer par différentes étapes successives pour comprendre, analyser, proposer, organiser et concevoir une approche prospective et cohérente. Première étape, une étude qualitative basée sur des questionnaires, des interviews et des observations pour comprendre et analyser le phénomène. Cette partie est essentiellement basée sur les témoignages des acteurs dans la Haute Ecole où j’enseigne mais aussi dans les sociétés privées. Ensuite, deuxième étape, étudier de plus près ce qui se fait au sein de la formation des futur(e)s enseignant(e)s afin d’analyser l’impact possible sur les pratiques pédagogiques à venir. Puis, troisième étape, proposer un modèle pour améliorer l’encadrement et l’accompagnement des différents partenaires. Enfin, il serait important de prévoir quelques études de cas représentatives d’actions concrètes à suivre et à encourager.

J.-M. D. : Quel prolongement envisages-tu à tes travaux ?

P. R. : Il faudrait développer les propositions présentées dans le modèle qui peut s’appliquer à toutes les situations de tutorat que ce soit entre élèves, étudiants ou adultes. Le modèle considère trois fonctions importantes dans la relation de tutorat : Affective – Réflexive – Cognitive correspondant à trois moments essentiels : Anticipation – Réaction – Contrôle. Maintenant, les prolongements possibles se situeront au niveau de la formation des futur(e)s enseignant(e)s et des transferts possibles au sein de la classe dans les pratiques pédagogiques. L’hypothèse étant qu’il faudrait s’impliquer davantage dans un accompagnement orienté vers une pratique d’autoévaluation. Pas question de fixer une procédure rigide, normative ou strictement fonctionnelle, mais d’encourager une compétence requise pour le métier d’enseignant : un praticien réflexif, un sujet qui auto-évalue en permanence sa pratique. Ajoutons une autre compétence : celle d’acteur social qui tient compte de la dimension éthique, du respect de la personne, du libre choix. Cette conjonction de compétences évoluera dans une vision pragmatique des interactions, de la construction des savoirs, dans un mouvement qui se développera dans l’action. La préoccupation première est bien d’apporter un outil que chacun pourra utiliser en fonction des priorités et du contexte de travail. La prochaine étape sera de tester sa pertinence. Trois articles en rapport avec les trois étapes mentionnées ont été présentés en anglais dans différentes conférences internationales (Europe et Asie) et ont fait l’objet de différentes publications. Actuellement, il est prévu une série d’entretiens d’explicitation pour cerner les atouts et les limites du modèle. L’objectif étant d’exposer les points forts, les faiblesses, de croiser les regards critiques puis de reformuler de nouvelles questions. C’est là que se situe l’acte d’apprentissage et celui qui alimente le sens de la recherche.

Quelques références :

  • BERGER J-L. & BÜCHEL F. (2012). Métacognition et croyances motivationnelles : un mariage de raison, Revue française de pédagogie, n° 179, p.95-128.
  • BERZIN Ch. (2012). Tutorat entre pairs et théorie implicite d’enseignement, Revue française de pédagogie, n° 179, p.73-82.
  • PAUL M. (2004). L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique, Paris, L’Harmattan.
  • RAUCENT B., VERZAT C. & VILLENEUVE L. (Dir.) (2010). Accompagner des étudiants, Bruxelles, De Boeck.
  • REMY Ph. (2013). Tutoring between future teachers stakes and perspective in a potential learning process, in PUMILIA-GNARINI P. and al, Handbook of research on didactic strategies and technologies for education : incorporating advancements, Hershey : IGI Global, Vol 1., Chap. 55, p. 646-653.
  • WOUTERS P., DE THEUX M. & BRAIBANT J.M. (2006). Comment former des tuteurs in RAUCENT B., VANDER BORGHT C., Etre enseignant. Magister? Metteur en scène?, Bruxelles, De Boeck, p.  342-349.
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