Du roman du soupçon au roman du crédit dans la littérature française du XXe siècle

mhbobletMarie-Hélène Boblet est professeur de littérature française à l’Université de Caen. Spécialiste du XXème siècle, elle a publié en 2011 un travail important intitulé Terres promises. Emerveillement et récit au XXème siècle (éd. José Corti). Elle a bien voulu répondre à mes questions.

Jean-Michel Dufays : Pourrais-tu expliquer quelle place occupe ton dernier livre dans ton itinéraire intellectuel ?

Marie-Hélène Boblet : J’ai d’abord travaillé sur la littérature de la seconde moitié du XXe siècle, marquée par les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. La crise des soubassements humanistes et éthiques de notre culture, le discrédit de la subjectivité se manifestent dans l’écriture du dialogue à partir de 1946 chez Beckett, Sarraute, Pinget et Duras. Mais dans ces oeuvres « du soupçon », quelque chose résiste à la catastrophe générale : l’interlocution, la parole adressée à l’autre, à qui voire de qui je réponds. Des formes atypiques de dialogues me semblent l’expression littéraire, simultanément, d’un désastre réel et d’une résilience possible.

J’ai ensuite ouvert le compas à l’ensemble du XXe siècle (1913-1989) pour aborder d’autres rivages romanesques : des œuvres narratives qui, sans niaiserie ni obscurantisme, relèvent de l’ère du crédit et attestent un acte de foi en l’existence d’une part et d’autre part en la communication littéraire. Fidèle à Nathalie Sarraute, je lui emprunte son expression : « retourner le gant » signifie dans mon parcours passer du roman du soupçon, de la démystification et de la déconstruction au roman du crédit, de l’illusion et de l’approbation. Terres promises tente de repérer au fil du XXe siècle, souvent confondu avec le siècle des catastrophes, l’expression d’un étonnement confiant devant la vie. Quand une expérience cesse d’être immédiatement intelligible, qu’elle suspend l’exercice critique du discernement, on peut éprouver de l’effroi mais aussi de l’émerveillement et sentir un abandon au monde – et non plus un abandon dans le monde -.

J.-M. D. : Spontanément le titre de ton ouvrage Terres promises renvoie à l’épopée biblique, reprise par différentes sectes protestantes chassées d’Europe et qui crurent trouver en Amérique un nouvel Eden. Est-ce en référence à celle-là que ton choix s’est opéré ?

M.-H. B. : Le titre m’a été inspiré par une réflexion de Julien Gracq dans Préférences. Il écrit qu’« il n’y a sans doute jamais eu de grand poète (et c’est pourquoi les religions du salut ne les aiment guère) […] sans qu’on trouve au fond de lui le sentiment de la merveille, de la merveille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre» -. Le poète – le créateur – ne se tourne pas vers la transcendance, mais il fonde une œuvre à partir de ce fond en lui d’étonnement, de cette émotion paradoxale et inaugurale d’habiter le monde. Cette adhésion à la condition humaine, dans son immanence, n’exclut pas le tourment. D’ailleurs, Moïse n’est jamais entré en Terre promise. Le titre du livre conjugue l’image au pluriel : il y a autant de terres promises que d’espaces ouverts par cet acte de foi. Dans Lettrines, Gracq parle positivement de l’ingénuité propre à l’élan créateur, d’un « certain refus de la lucidité – avec lequel un romancier s’ébroue dans lequel l’espère de Terre promise qu’il se croit vocation de conquérir ». Le romancier conquiert telle Terre promise en configurant une aventure intérieure, une histoire à partir de l’expérience affective, émotive complexe d’un personnage; et il l’offre en partage à ses lecteurs.

J.-M. D. : Alain-Fournier, A. Breton, A. Dhôtel, J. Gracq et S. Germain sont-ils des exceptions dans ton diagnostic du XXème siècle et, si oui, quels traits les distinguent de leurs contemporains ?

M.-H. B. : J’ai choisi de suivre le siècle au fil des successions de générations, en élisant un cas exemplaire. Pour l’immédiat avant-guerre, Alain-Fournier. Pour l’entre-deux guerres, Breton. Pour l’après-guerre, Gracq et Dhôtel, et pour le tournant du XX au XXIe siècle, Sylvie Germain.

Le Grand Meaulnes en 1913 exprime l’émotion que Jacques Rivière recommandait à ses contemporains dans l’essai Le Roman d’aventure. Il envisageait un avenir pour le roman français, écartelé entre crudité naturaliste et langueur symboliste, à partir de « l’abandon à l’inquiétude » où l’abandon l’emporte sur l’inquiétude, où l’inquiétude même se veut, pour le dire dans les mots de Kierkegaard, « passion pour le possible ». On peut s ‘intéresser au « récit poétique » d’un point de vue purement formel. Moi je l’envisage depuis l’expérience existentielle d’un être-au-monde consenti, en vérifiant comment, dans l’écriture même de l’histoire, par l’organisation de la temporalité narrative, le jeu des voix et des points de vue, se communique cette expérience. Les récits de Breton s’articulent à la nécessité vitale de « repassionner la vie » et s’ordonnent à l’hypothèse suivante : « Et si tout l’au-delà était dans cette vie » ? On peut lire dans son sillage des romanciers qui, comme Dhôtel ou Gracq, favorisent un romanesque intérieur plutôt que l’intrigue dramatique et privilégient l’attention sur la tension narrative. On peut dire que pour tous, l’attitude rimbaldienne, l’adhésion non pharisaïque au monde est une référence exemplaire. S’y ordonne l’attention à l’insignifiant, aux choses réputées idiotes et aux êtres présumés égarés ou médiocres, et l’acceptation d’un mouvement lyrique. La fiction relève certes d’une « fabrique du continu » comme l’écrit Jean-Paul Goux, elle élabore une durée au lieu de se concentrer sur l’instantané. Mais les instants d’épiphanies ou d’éblouissements y ont un pouvoir de diffusion, de rayonnement, loin de la concrétion du poème.

J.-M. D. : Si l’on quitte le domaine français, trouverait-on des écrivains qui étayent ta thèse ?

M.-H. B. : L’on pourrait évidemment soumettre à cette hypothèse du sentiment de la merveille d’être au monde Gide ou Giono, actuellement Philippe Jaccottet, ou les récits de l’écrivain belge Guy Goffette (Un été autour du cou en 2001 reprend l’humeur de La Vie promise, comme Une enfance lingère, 2006).

Comme la littérature du second demi-siècle a été exposée, en France, aux soustractions du Nouveau Roman et à la dénégation de la subjectivité, il me semblait important de mettre en lumière une forme de résistance du récit qui associe lyrisme et fiction, et quelques laissés-pour-compte comme Dhôtel, écrivain « mineur » malgré ses dizaines de romans publiés par Gallimard. La littérature étrangère, elle, a moins discrédité les ressources du romanesque que le Nouveau Roman et plus récemment l’autofiction. Pour le début du XXe siècle, on peut évidemment relire à l’aune d’un romanesque de l’émerveillement Virginia Woolf et Joyce. Je suis en train d’explorer les littératures européennes immédiatement contemporaines pour y comparer le profil de Sylvie Germain. Dans son oeuvre, comme dans celle de Christian Bobin, l’émerveillement est un émerveillement spirituel.

J.-M. D. : Notre époque, écris-tu, est marquée par l’indigence. A travers les auteurs que tu étudies, serait-ce, dès lors, un réenchantement du monde que tu appellerais de tes voeux pour le XXIème siècle ?

M.-H. B. : Notre époque est hantée par la précarité, par le principe de précaution et par la culpabilité. Le mot voire le concept de crise ne cesse de se répéter et de nous obséder. Cette humeur collective est impropre au pari sur le réel et sur l’avenir, à la foi dans les possibles appréhendés en général comme des risques plutôt que comme des chances. C’est à cette carence ou à cette indigence que répond le surcroît d’être qui s’exprime dans les formules concessives, leitmotiv de la littérature de l’émerveillement : et néanmoins, en dépit de. Plus que d’un « ré-enchantement du monde » qui en substantiverait la qualité, sans nier la détresse ni « la misérable et merveilleuse anxiété de vivre » (Alain-Fournier), je préfère penser en termes de relation confiante entre le sujet et le monde qu’il habite. En termes de capacité, d’initiative, d’élan, qui permet de croire quand même en la chance de vivre. Ce quand même oppose l’émerveillement, qui conjugue un écart et un accord, à l’extase fusionnelle.

Sur un plan esthétique, la littérature de fiction a pour mandat particulier de susciter la crédulité du lecteur, de l’embarquer dans une aventure, de lui faire vivre une expérience vicaire. Or la crédulité des âmes simples – pour lesquelles écrivait un Alain-Fournier – est de piètre valeur aussi bien aux yeux des écrivains de la foi ou du salut que de ceux des intellectuels radicaux. Pourtant, la dimension fiduciaire de la lecture romanesque repose sur une disposition subjective irréductible, la disposition à croire. Elle rencontre le crédit que tel personnage accorde à l’existence en ce monde. En tant que fable proposée à la créance du lecteur, la fiction satisfait cette disposition. En tant que narration littéraire, ses enjeux excèdent le plaisir de l’illusion.

Car il y a un bon génie de l’espace littéraire, et une carte culturelle à jouer dans les époques écartelées entre deux dogmes : l’hyperrationalisme scientifique déshumanisant et le fondamentalisme religieux mortifère. Le déplacement et le décentrement, opérés aussi bien par la figuration que par la fiction, objets non seulement de croyance mais aussi d’interprétation, nous mettent à l’abri de toute tentation intégriste ou totalitaire.

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