Le jeu comme méthode d’apprentissage du français

marineweetsAgrégée de français (Haute Ecole Paul Henri-Spaak) en 2012, Marine Weets poursuit des études de communication à l’Université catholique de Louvain. Elle est l’auteur d’un travail de fin d’études intitulé Jouer pour apprendre : l’oral en classe de FLE par la voie du jeu.

Jean-Michel Dufays : Pourquoi as-tu décidé d’introduire le jeu pour exercer l’oralité au cours de français langue étrangère ?

Marine Weets : Aujourd’hui, le terme ludique est servi à toutes les sauces : pour les jouets bien sûr mais aussi pour les concepts commerciaux, campagnes publicitaires, dispositifs médiatiques et bien d’autres « indispensables » de notre époque. Indéniablement, j’ai donc compris que le jeu était ancré dans notre société depuis la nuit des temps, éveillant ainsi ma curiosité.

M’intéressant alors à son utilité en classe de français langue étrangère, je suis partie d’un constat : laisser chacun s’exprimer, accepter un avis différent du sien, respecter les temps de parole, ces règles de vie du groupe-classe étaient tout aussi nécessaires que celles du jeu. De mon point de vue, le jeu s’alliait alors comme une évidence à l’oralité : lorsque les règles qui le composent sont signifiantes, ce dernier peut se révéler être un véritable moyen de s’affirmer, confronter ses idées et s’ancrer dans un groupe social.

De cette façon, le jeu m’a permis de placer le registre social et langagier au cœur des préoccupations du collectif. Son cadre réglementaire uni avec la volonté de partager et de communiquer me semble être un outil indispensable au professeur dans son enseignement de l’oral. La règle n’est alors plus une contrainte, mais une solution autorisant l’expression de chacun. Nous touchons du doigt le point sensible, le moteur de tout enseignement : le sens de l’apprentissage. L’enjeu est de taille ; une école porteuse de sens, captivant l’apprenant et bousculant l’engagement du groupe peut révéler de jolies surprises.

J.-M. D. : Quelles sont les stratégies pédagogiques que tu as utilisées dans le cadre de tes stages pour vérifier ton hypothèse de départ ?

M. W. : Afin de vérifier mes hypothèses et observations préalables, j’ai opté pour la création d’un répertoire personnel d’activités ludiques, sous forme de fiches. Mon objectif n’était pas de créer une nouvelle méthode, mais d’augmenter l’efficacité et le rayon d’action de méthodes existantes. L’important était qu’à tout moment, je puisse puiser dans ces fiches une idée, une façon de faire, une activité pertinente ou une solution pour travailler une difficulté orale spécifique. Pour ce faire, je n’ai pas ciblé un point de matière en particulier pour chacune des fiches, mais bien un ensemble de thèmes pouvant s’y adapter.

Il était primordial de garder à l’esprit que la communication ne s’arrête pas à la construction de phrases toutes faites mais qu’elle a pour but l’interaction authentique dans la vie de tous les jours, ce qui lui donne tout son sens. Ma stratégie pédagogique centrale à travers le jeu était la mise en valeur d’une méthode vivante et stimulante de rencontre avec la langue étrangère pour l’apprenant. Pour répondre à ce besoin de cohérence entre jeu et savoir, je me suis tournée vers des jeux favorisant la dynamique de groupe, la socialisation, l’attention et l’interaction entre les différents apprenants. Des jeux adaptés et surtout modulables selon les besoins d’apprentissages linguistiques oraux de la classe.

J.-M. D. : As-tu rencontré des situations auxquelles tu ne t’attendais pas lors de ton expérience sur le terrain ?

M. W. : Oui, car le jeu est une arme à double tranchant. Son efficacité et sa pertinence dépendent de la manière dont le jeu est introduit et mis en œuvre dans la classe, et, surtout, du choix des jeux proposés. Si souvent le jeu prenait très bien, il m’est arrivé de devoir retourner à une méthode plus classique pour certains apprentissages, ce qui est plutôt déroutant quand on prévoit avec minutie tout autre chose ! Pour pallier ce genre d’imprévu, je pense que l’enseignant doit pouvoir saisir intelligemment la motivation suscitée par ses apprenants pour pouvoir tirer profit de cette méthode inhabituelle. Le jeu peut vite déraper si celui-ci n’est pas cadré : bavardages excessifs, tensions entre adversaires, voix qui s’élèvent… Tout cela peut rapidement dégénérer en situation de non-apprentissage, retour à la case départ si je puis dire, ce qui serait contraire à l’objectif. L’activité ludique doit rester plaisir et partage pour chacun, mais le professeur se doit de s’engager dans l’expérience avec réflexion et préparation. Des moments bien définis et un niveau d’exigence préservé amèneront la satisfaction de l’effort engagé par l’apprenant. Contrairement à ce que nous pourrions penser, le jeu ne s’improvise pas !

J.-M. D. : Selon toi, quelles pistes de recherche mériteraient d’être creusées qui permettraient peut-être d’affiner encore les résultats de ta pratique dans l’enseignement ?

M. W. : Une comparaison des résultats obtenus avec ceux que l’on pourrait obtenir dans l’enseignement secondaire inférieur du français serait très intéressante. Mon fichier serait en effet aisément adaptable aux élèves du secondaire, pour lesquels le français est la langue maternelle. Il suffirait simplement de corser le degré de difficulté de certaines activités en l’adaptant aux programmes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Si la compétence de communication orale peut s’avérer tout à fait déroutante pour les apprenants étrangers, elle l’est bien souvent tout autant pour nos élèves du secondaire ! En effet, il s’agit probablement de l’une des quatre compétences qui met le moins en confiance. Les difficultés ne sont pas insurmontables, mais il s’agit d’une compétence qu’il faut travailler avec rigueur, et qui demande de dépasser les problèmes liés à la prononciation, au rythme et à l’intonation, mais aussi ceux relevant de la compréhension ainsi qu’à la grammaire de l’oral. Dès lors, pourquoi ne tenterait-on pas l’expérience du jeu à nouveau ?

Je pense également qu’il est essentiel de former les professeurs de langues à une utilisation consciente du jeu, les activités ludiques étant à même de leur permettre de personnaliser davantage leur pratique et d’élargir significativement leur boîte à outils, à condition qu’elles cessent d’être de simples passe-temps pour s’intégrer pleinement à la séquence pédagogique, avec des objectifs clairs et cohérents.

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