Espaces et sociétés. Les voyages forment la jeunesse !

francoisebrisonAncienne chercheuse et responsable de projets en Aménagement du territoire et Urbanisme à la Fondation Universitaire Luxembourgeoise d’Arlon, Françoise Brison enseigne la géographie à de futurs instituteurs et professeurs à l’Institut d’Enseignement Supérieur Pédagogique de Nivelles.

Jean-Michel Dufays : Chaque année, tu organises à destination des futurs agrégés en Sciences humaines des séjours à la Côte d’Opale en France et à Vierves-sur-Viroin dans le Namurois. Quelles sont les finalités de ces voyages et comment se déroulent-ils ?

Françoise Brison : Je voudrais tout d’abord préciser que ces deux séjours s’organisent au départ d’un cours intitulé « Projets d’activités interdisciplinaires » et se réalisent dans le cadre des Ateliers de Formation Professionnelle et des stages. Les étudiants des trois années de formation en Sciences humaines sont, à des degrés divers, concernés par ces activités. Les étudiants de la section Sciences (Physique, Chimie, Biologie) apportent également leur contribution au projet. La principale finalité de ces deux « sorties sur le terrain » est donc d’amener les étudiants de la section Sciences humaines à construire un projet interdisciplinaire d’activités d’enseignement et à le mener à bien avec une quarantaine d’élèves de 2e année de l’enseignement secondaire qui nous accompagnent. Les activités imaginées par nos étudiants doivent nécessairement intégrer leurs trois disciplines d’enseignement : la géographie, l’histoire et les sciences sociales.

Pourquoi suis-je à l’initiative de tels projets ? La raison principale est à chercher dans les finalités du cours de géographie. Le programme d’études de l’enseignement secondaire est très explicite à ce sujet : « l’enseignement de la géographie doit apprendre à l’élève à se poser des questions sur les relations que les sociétés humaines entretiennent avec leurs espaces et progressivement lui fournir les moyens de plus en plus complexes d’y répondre afin qu’il puisse agir en citoyen conscient et responsable ». Cette réflexion à mener sur les interactions Homme – Espace m’a amené à tirer profit de mes expériences professionnelles antérieures dans le domaine de l’aménagement du territoire et de l’environnement. J’ai donc eu envie de construire, avec mes étudiants et mes collègues, des projets qui mettent en avant la réflexion sur l’aménagement du territoire et l’environnement. Ce regard critique porté sur les réalisations humaines est favorisé par une approche concrète et pratique de terrain. Pour moi, cette démarche est beaucoup plus porteuse de sens qu’une réflexion théorique basée sur des analyses documentaires et initie les étudiants à des notions peu connues et pourtant indispensables à leur formation de « citoyen conscient et responsable ».

Pour atteindre son objectif général, le programme de géographie préconise quatre approches : problématique, systémique, vivante et dynamique et enfin inductive et déductive. Ces quatre manières de procéder doivent être vécues par les étudiants afin qu’ils les intègrent plus tard dans leur enseignement. Ainsi donc, la découverte d’espaces à une échelle locale ou régionale facilite l’acquisition des compétences disciplinaires et interdisciplinaires. L’étudiant, comme l’élève du secondaire, appréhende directement une réalité de terrain et est directement et très concrètement confronté à une question-problème à résoudre. Par exemple : « Pourquoi l’homme s’est-il installé à cet endroit ? » ou encire « Pourquoi et comment a-t-il aménagé ces espaces ? »… A cette fin, il devra faire intervenir des compétences multiples, pluridisciplinaires pour comprendre comment fonctionne le système observé. C’est la démarche de réflexion qui doit prédominer. Le but ultime étant de mieux comprendre le monde qui est le nôtre afin d’agir demain en citoyen responsable.

« C’est l’élève qui doit vivre la géographie, il est essentiel qu’il la pratique le plus activement possible » nous dit encore le programme. Ces sorties pédagogiques permettent une réelle participation aux différentes activités et une véritable acquisition des savoirs et savoir-faire indispensables au développement de la culture géographique. L’étudiant ou l’élève-acteur constitue une priorité au niveau de l’apprentissage : c’est pourquoi il est indispensable de présenter des tâches à accomplir lui permettant d’intégrer les différents concepts, notions et démarches à progressivement maîtriser. A partir de ces études de cas, l’élève peut ainsi rechercher les liens entre les faits observés et décrits et, par comparaison, définir des traits communs et/ou des différences pour établir un modèle ou valider celui qui lui est proposé par une confrontation avec la réalité.

Quels sont encore les avantages d’un tel projet ? La présence de collègues de différentes disciplines travaillant ensemble apporte du crédit à l’objectif d’interdisciplinarité mis en avant dans le cadre de ce projet et favorise un enseignement de qualité. Il s’agit également d’une approche par tous les sens, permettant la mise en œuvre d’aspects plus ludiques et la constitution de petits groupes encourage la participation de chacun. Ce type d’organisation amène également une ambiance plus détendue, propice au travail. Ce projet qui met en avant notre collaboration avec des collègues de l’enseignement secondaire prouve à nos étudiants que nous participons tous à la formation des jeunes et faisons œuvre commune. Des séjours avec de jeunes élèves montrent à quel point il est nécessaire de penser à planifier l’ensemble des activités de la journée, jour et soirée, et met en évidence des aspects du métier d’enseignant peu connus des étudiants, aspects administratifs mais aussi relationnels et affectifs.

Avant d’aborder de manière plus concrète le déroulement de ces séjours, il est toutefois important de préciser que le choix des lieux et régions d’études ne s’est pas fait au hasard mais rend compte d’une volonté de sélectionner des espaces et des thématiques particuliers, intéressant l’ensemble des disciplines concernées. En effet, Vierves-sur-Viroin se situe à la rencontre de deux régions biogéographiques, la Fagne-Famenne avec sa bande à calcaires ou Calestienne et l’Ardenne. Son patrimoine historique et social encore bien présent lui a valu le titre d’un des plus beaux villages de Wallonie. Quant à la Côte d’Opale, elle présente des paysages très variés, soumis à l’influence permanente de la mer, à la fois ruraux et urbains et riches d’un passé architectural de qualité. Sa situation géographique particulière lui donne également une vocation touristique et d’échanges, digne d’intérêt.

Quelle est la philosophie générale qui sous-tend ces séjours et comment se déroulent-ils concrètement ? Le séjour d’une semaine à la Côte d’Opale est organisé pour des étudiants de 1re et de 3eannées. Les étudiants de 1re année découvrent les lieux, assistent les étudiants de 3e année mais orchestrent principalement les activités du soir (jeux de société, activités sportives…). En principe, deux ans plus tard, ils mettront en place eux-mêmes les activités d’apprentissage. Les étudiants de 3e année réalisent les activités d’enseignement qu’ils ont prévues. Toute cette préparation se réalise au cours et lors des Ateliers de Formation Professionnelle prévus pour les deux groupes d’étudiants. Un planning général est constitué afin d’assurer la bonne gestion des différents groupes sur place. Des moments de synthèse sont prévus pour les élèves ainsi que des moments de débriefing pour les étudiants à la fin de certaines prestations. L’analyse réflexive est privilégiée. Bien sûr, nos collègues du secondaire (Athénée Royal de Fontaine-l’Evêque) collaborent avec nous pour la gestion des groupes d’élèves et participent à la réflexion sur les prestations d’enseignement.

Le séjour à Vierves-sur-Viroin est plus court (3 jours) et est réservé aux étudiants de 2e année. Le principe général est le même : les étudiants visitent les lieux avant le séjour, préparent les activités d’enseignement au cours et lors des Ateliers de Formation Professionnelle et les réalisent sur le terrain avec des groupes d’une dizaine d’élèves du secondaire (Athénée Royal de Tamines). Dans ce cas, cependant, ils sont soutenus sur place par les éco-pédagogues du Centre Marie Victorin. En soirée, le Centre anime également des activités à destination des plus jeunes, ce qui laisse du temps pour le débriefing de la journée. Un crescendo des attentes en matière d’autonomie d’apprentissage est indispensable : nos étudiants ne peuvent être seuls à la barre qu’en 3e année.

J.-M. D. : Quelles sont les difficultés majeures rencontrées par les étudiants lorsqu’ils enseignent à de jeunes élèves ? Et comment les pallier ?

F. B. : Sur le terrain, la principale difficulté des étudiants est d’exploiter au maximum les éléments visibles et observables sur place afin de construire l’apprentissage. C’est un « one-shot ». En classe, l’analyse des documents est aussi un de leurs points faibles mais, contrairement au terrain, les documents sont toujours disponibles et donc se corriger est plus aisé. La préparation d’activités à l’extérieur, loin de chez soi, doit être très précise et très rigoureuse et ces deux qualités leur manquent bien souvent. Préparer des activités à l’extérieur nécessite une réflexion méthodologique spécifique. Il est illusoire d’utiliser les feuilles d’un dossier élaboré en préparation. Les étudiants doivent donc changer leur manière de procéder et ce n’est pas simple pour eux. Il faut prévoir le matériel à utiliser sur place pour schématiser, annoter, mesurer, illustrer parfois … Bref, rendre l’observation compréhensible ou la fixer pour que la synthèse en classe soit facilitée. Le vent, l’humidité ne permettent que difficilement l’écrit. Enfin, la question-problème, le défi, les aspects plus ludiques qui garantissent un apprentissage digne d’intérêt et agréable sont difficilement mis en place. L’enseignement « traditionnel » qu’ils ont suivi, souvent basé sur des questions-réponses, est encore bien ancré dans leur esprit.

Comment pallier ces manques et améliorer les prestations ? Des photos prises sur place et des séquences filmées les années précédentes les aident à se préparer au mieux. L’expérience vécue et les débriefings en fin de journée font prendre conscience aux étudiants des problèmes et difficultés de l’apprentissage en extérieur et, avec les conseils prodigués, leurs prestations s’améliorent au fil du séjour. L’exigence d’une préparation personnelle est un gage de qualité, même si une réflexion en groupe peut stimuler l’imagination et apporter un plus. La maîtrise de la matière à enseigner et du sens à donner à l’apprentissage sont également deux données essentielles de la réussite. Les nombreux conseils des différents collègues concourent à donner un regard différent et permettent de réaliser des activités plus originales ; parfois, leur participation aux activités servent d’exemple à suivre.

J.-M. D. : Globalement, les objectifs visés par tes projets sont-ils atteints en fin de séjours ou s’inscrivent-ils plutôt dans un processus long dont tu ne peux vraiment évaluer les résultats qu’au bout de l’ensemble de la formation suivie par les étudiants ?

F. B. : L’organisation des divers séjours indique que les objectifs visés s’inscrivent plutôt dans un processus long et progressif. De la découverte d’activités d’extérieur et de courtes animations en 1re année, l’étudiant réalise ensuite des activités d’enseignement en 2e année mais reste encadré par des professionnels. En 3e année, il vole presque de ses propres ailes, guidé par quelques conseils. L’objectif général évoqué se détaille par une succession d’objectifs spécifiques à chaque année. Nos attentes sont inscrites dans nos plans de cours respectifs. A nous, au terme de chaque année académique, de valider ou d’invalider les prestations de l’étudiant. A la suite du dernier séjour à la Côte d’Opale, certains étudiants ont donné des cours complémentaires à l’Athénée Royal de Fontaine-l’Evêque, en prolongement du séjour, afin de finaliser des synthèses. Ils ont été surpris de tout ce que les élèves avaient retenu. Vivre une telle expérience les a marqués et ils en ont gardé d’excellents souvenirs tant au niveau des apprentissages que de la vie en collectivité. Voilà tout l’intérêt de tels voyages. Et, pour terminer cet entretien, je formule le souhait que ces expériences enrichissantes donneront à nos futurs collègues l’envie de réaliser eux-mêmes ce type de projets avec leurs classes.

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