Les difficultés de l’enseignement du français pour les jeunes Turcs

ifrereAgrégée de français, Olcay Taskiran est professeur à l’Athénée Royal de Bruxelles 2. Voici quelques enseignements tirés de son travail de fin d’études.

Jean-Michel Dufays : En t’intéressant à l’apprentissage de la langue française chez les Turcs en classe de « français – langue étrangère », ton objectif était double : social et linguistique. Les deux problématiques sont, je l’imagine, intimement liées. Une langue peut être une source de richesse mais aussi constituer une barrière culturelle. Commençons par le début. Quels sont les principaux écarts linguistiques entre le français et le turc ?

Olcay Taskiran : Comme vous l’avez précisé dans la question, je me suis principalement intéressée aux difficultés sociales et linguistiques. Etant d’origine turque, je pense que la principale difficulté émane du social. La grande question que je me suis posée tout au long de mon travail de fin d’études est la suivante : pourquoi les Turcs éprouvent-ils autant de difficultés à apprendre le français ? Au risque de généraliser, je pense que celles-ci sont liées aux besoins. En effet, les Turcs ne ressentent pas forcément le « besoin » de parler une langue seconde. A partir du moment où ils ont un travail, savent se débrouiller dans les tâches quotidiennes de la vie, le besoin ne se fait pas ressentir. Les Turcs ont développé une espèce de chaîne où chacun a un rôle bien précis au sein de leur communauté : d’où le repli communautaire. Pour eux, l’intégration est synonyme d’intégration au sein même de leur communauté et non au pays d’accueil. Lorsque je suis allée sur le terrain réaliser mon sondage et mon reportage, j’étais assez stupéfaite quant à leur apprentissage du français. Pour certains, le français n’avait pratiquement pas d’existence alors qu’ils résidaient en Belgique depuis plus d’une dizaine d’années. Les écarts linguistiques sont des difficultés en soi mais l’aspect social amplifie celles-ci. En somme, les écarts linguistiques sont des difficultés secondaires et propres à l’apprentissage de la langue première. Un apprenant, quelle que soit son origine, va automatiquement apprendre de la même manière et avec des automatismes similaires à ceux de sa première langue. Avant même de surmonter ces inhibitions, il faut être prêt et ressentir le besoin d’apprendre une nouvelle langue.

J.-M. D. : Quelles stratégies as-tu mises en place pour que tes élèves turcs comprennent la complexité de la langue française ? Donne-nous quelques exemples de séquences d’apprentissage.

O. T. : Je n’ai pas travaillé cet aspect dans mon travail de fin d’études. Mais si je pouvais le retravailler, je commencerais par expliquer aux apprenants le fondement même de la langue française. Les écarts linguistiques sont assez surprenants. En effet, l’absence de genre pose une difficulté majeure et ce, pour la grande majorité des Turcs. Par exemple, avant même de préparer une séquence sur le féminin et le masculin, il serait intéressant d’expliquer aux apprenants ce qu’est un genre afin de leur faire prendre conscience que ,dans la langue française, on nomme et on catégorise les choses en genre. Si nous brûlons cette étape, cet aspect du français restera abstrait et donc difficile à assimiler. Selon moi, c’est de cette manière qu’il faut procéder et penser ces séquences d’apprentissage. Maintenant, il est important de souligner que ces mêmes séquences en français langue étrangère sont différentes car les objectifs à atteindre ne sont pas les mêmes. On s’attardera sur les besoins des apprenants et non sur un programme prédéfini.

J.-M. D. : Quelles sont les filières organisées pour les Turcs adultes s’ils veulent apprendre notre langue ?

O. T. : Les principales filières sont les cours du jour. Ceux-ci peuvent se donner dans des ASBL telles que Accueil et Promotions des immigrés à Marchienne-au-Pont, SIMA dans la région de Charleroi ou encore Lire et Ecrire, FUNOC,… Ces centres d’alphabétisation encadrent les apprenants. Ce ne sont pas des élèves mais des stagiaires. Je tiens à le préciser car ces filières jouent un rôle important dans l’intégration des apprenants. Le temps de leur passage, ils apprennent certes le français, mais suivent par la même occasion une formation ou sont suivis par un assistant social pour les aider à trouver un travail ainsi que leur place dans la société. Ce ne sont pas des écoles avec des cours ordinaires tels que nous les connaissons. C’est pour cela que j’expliquais précédemment que les séquences d’apprentissage sont construites en fonction des besoins et non d’un programme. Tout est dans le concret. Ce sont des adultes que nous avons face à nous et qui viennent, pour certains d’eux, de loin. L’enseignement du français langue étrangère est un enseignement à part entière.

J.-M. D. : Aurais-tu un commentaire à apporter quant à l’intégration sociale voire politique des étrangers par l’apprentissage de la langue ?

O. T. : Je n’ai pas un commentaire bien précis à formuler mais j’ajouterai que les Turcs  qui se sont intégrés, au sens propre du terme, en Belgique jouent un rôle important au sein de la communauté turque de Belgique. Ils ont pris conscience que l’intégration passe principalement par l’apprentissage de la langue du pays d’accueil. Quant au reste, comme je l’ai développé dans mon travail de fin d’études, les mentalités évoluent, les besoins sont de plus en plus nombreux et donc les Turcs (nouvelle génération d’immigrés)  sont amenés à apprendre le français.

Advertisements