Révolution dans l’historiographie révolutionnaire : internationalisation et révisionnismes depuis un demi-siècle

alicegerardMaître de conférences honoraire à la Sorbonne, Alice Gérard est l’auteur de nombreuses publications concernant l’historiographie. Parmi celles-ci, son livre « La révolution française : mythes et interprétations (1789-1970) » (Flammarion, 1970).

Jean-Michel Dufays : Courageusement mais avec passion, tu as décidé de compléter le livre qu’en 1970 tu avais publié sur l’historiographie de la révolution française. De fait, de nombreux travaux issus de nouvelles problématiques ont vu le jour tant en France que dans le monde anglo-saxon. Comment caractériser la période historiographique qui s’ouvre en 1970 ? En même temps, avec un recul de quarante ans, ne doit-on pas remonter en amont et reconsidérer la période antérieure sous un angle nouveau ?

Alice Gérard : Oui, c’est en quoi ce livre doit aussi être révisé. Avec un recul de quarante ans, les années 1960 apparaissent fondatrices du mouvement dit « révisionniste » (avec ou sans guillemets) lancé en Angleterre par l’historien Alfred Cobban (The Social Interpretation of the French Revolution, 1964) et, parallèlement, en France, par La Révolution française (1965) de François Furet et Denis Richet. La décennie suivante a vu le triomphe de ce mouvement dans les universités anglophones, en même temps que l’internationalisation des études révolutionnaires à une échelle et à un rythme inédits – dès les années 1880, les historiens américains sont plus nombreux que les historiens français. Le bicentenaire, en 1989, s’est ainsi déroulé sous le double signe du révisionnisme et de l’internationalisation.

L’évolution a été rapide, et il n’était guère possible de l’anticiper lors de la rédaction de ce livre. Il a été écrit au lendemain des évènements de mai 68, à la demande de Marc Ferro, historien des Annales, conscient du tournant historiographique qui s’amorçait alors, dans le feu de la polémique suscitée par le « Furet-Richet ». Et il était conçu dans l’optique francocentrique alors dominante et d’ailleurs justifiée : en 1970, la France restait la Grande Nation historiographique, s’agissant de sa propre Révolution dont les historiens de tous bords s’accordaient à souligner l’exceptionnalité. L’évènement fondateur y a une signification politique, républicaine, nationale éminente et évidente, appuyée sur une tradition incomparable, de penseurs et d’historiens passionnés : cette histoire de l’histoire était l’objet de ce livre où, mis à part Burke et les grands philosophes allemands, les quelques noms d’historiens étrangers – Macaulay et lord Acton, von Sybel et G.Ferrero, restaient très marginaux. Le sentiment de supériorité qu’éprouvaient les historiens français depuis l’institutionnalisation de leur discipline (à partir de la création de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne en 1886) tenait aussi à la rente de position qui leur conférait un monopole de fait : leur proximité avec les archives révolutionnaires, nationales et locales, fondement scientifique de leurs travaux universitaires. Ce critère essentiel de la tradition positiviste encore très forte dans les années 1960 contribuera à disqualifier les écrits « révisionnistes » d’un Cobban, ou d’un Furet qui n’étaient ni spécialistes, ni érudits.

Avant d’avoir pu surmonter ce handicap matériel (dans le cas des USA, par les facilités nouvelles ouvertes aux séjours d’études en France à partir des années 1960), les historiens étrangers étaient tributaires de l’historiographie française et s’orientaient, de ce fait, vers des ouvrages de seconde main, synthèses comparatives ou analyses critiques de caractère épistémologique. L’internationalisation des études révolutionnaires à ses débuts, dans l’Entre-deux-guerres, témoigne ainsi du rayonnement de l’ « école française » : en l’occurrence, celle de Georges Lefebvre (1874-1959) dont le magistère scientifique restera incontesté jusqu’à sa mort. Travailleur acharné, socialiste jaurésien devenu compagnon de route du PCF dans les années 50, mais ouvert au débat, il a incarné et justifié, pour plus d’une génération, le leadership français. Les deux plus grands spécialistes étrangers de la Révolution française, l’anglais Richard Cobb et l’américain Robert Palmer, ont été ses élèves. C’est Palmer, devenu un ami fidèle, qui traduit en 1947 le Quatre-vingt neuf de Lefebvre, devenu dès lors le classique par excellence, et, du coup, le terrain d’exercices des premiers révisionnistes anglophones. C’est aussi sous le double patronage de Lefebvre et de Palmer qu’est fondée, en 1956, la revue French Historical Studies, vecteur des futurs débats. En vif désaccord avec les premiers écrits de Cobban, Lefebvre, de son vivant, joue encore le rôle d’arbitre dans un régime de coexistence pacifique des diverses interprétations, contribuant ainsi à retarder l’explosion du révisionnisme qui caractérise les années 60.

J.-M. D. : Comment définir, dans ce contexte, le terme de « révisionnisme » souvent mis entre guillemets, ce qui révèle un certain flottement dans l’usage du mot ?

A. G. : Mis à part son usage au sens de négationnisme de la Shoah, le mot a un sens différent en français, où il demande une exégèse, et en anglais où il est d’usage courant dans les débats académiques. Même si, dans les deux cas, il se définit en s’opposant à une « orthodoxie » réelle ou supposée. On est ici dans la terminologie binaire de la guerre froide qui fige et durcit les positions : est visée, en l’occurrence, la doxa d’inspiration marxiste qui voit dans la Révolution française le combat historique mené et gagné par la bourgeoisie, classe en pleine ascension capitaliste, contre une aristocratie ancrée dans ses privilèges féodaux. « Révolution bourgeoise à soutien populaire » selon la formule érigée en axiome par Albert Soboul (1914-1983) membre du PCF, devenu le représentant le plus en vue et le plus combatif de l’ « école de G.Lefebvre » depuis sa thèse sur Les Sans-Culottes parisiens en l’an II (1958) avant d’accéder à la chaire de la Sorbonne en 1967.

L’enjeu réel du conflit est la philosophie de l’histoire sous-jacente à ce concept de révolution bourgeoise : le déterminisme historique, la dialectique de la lutte des classes, au nom des « lois tendancielles de l’histoire » (Soboul). C’est aussi son implication téléologique : la révolution de 1789 et surtout de 1793 comme matrice des révolutions socialistes à venir, et d’abord de la révolution bolchevik de 1917.

Sur ce terrain, choix de philosophie, choix de politique et de société, le débat n’avait pas lieu d’être, entre historiens. Aussi Cobban, pourtant cold warrior reconnu, s’est-il attaqué, d’emblée aux failles méthodologiques du récit « orthodoxe » : son opération révisionniste a consisté à déconstruire littéralement une représentation de la Révolution française faussée par ses présupposés idéologiques.

Dans les pays comme la France où l’extrême gauche marxiste s’est enracinée, tout en se divisant au cours de son histoire, le terme « révisionniste » a une lourde connotation idéologique depuis qu’il a servi à stigmatiser le réformisme de Bernstein, au sein de la IIème Internationale socialiste des années 1900. Cette référence à l’orthodoxie marxiste /communiste du moment rejoue à l’époque stalinienne pour condamner l’interprétation mi-trotskyste mi-anarchiste de Daniel Guérin (La lutte des classes sous la première République, 1946), puis la théorie « atlantiste » de la Révolution occidentale (vaste mouvement démocratique de la fin du XVIIIème siècle englobant, et relativisant la Révolution française) présentée en 1955, par Jacques Godechot et Robert Palmer au Congrès international des sciences historiques de Rome. Avec Albert Soboul, qui se disait « communiste français » mais non « marxiste » et qui était, selon M.Agulhon, plus khrouchtchevien que stalinien, l’usage du mot se limite à ses textes les plus polémiques (dans la revue du PCF La Pensée des années 1970). Face aux « révisionnistes de tout poil », Cobban et Furet en tête, il se pose alors en héritier, défenseur d’une « tradition classique » fondamentalement nationale, aux origines pré-marxistes : les premiers à parler de la Révolution française comme d’une lutte des classes et d’une révolution bourgeoise ont été les historiens libéraux de la Restauration comme Thiers, Mignet, Guizot auxquels Marx lui-même a emprunté ce concept en le retravaillant dans une perspective révolutionnaire. Taxé, au nom du PCF, de « révisionnisme…anticommuniste et antinational », Furet ne pouvait que récuser le terme: à la différence de ses collègues anglophones, qui ignoraient cette ambiguité langagière, il s’en tient fermement au qualificatif de « critique » qui restera attaché à son œuvre-clé, le Dictionnaire Critique de la Révolution française (1989).

« Critique », c’est-à-dire en rupture ouverte, non seulement avec la vulgate marxisante, mais avec le discours dominant transmis, selon Furet, par l’ensemble de l’historiographie universitaire républicaine, qu’il qualifie de « jacobine », d’Aulard à Lefebvre : image complaisante de l’évènement fondateur, célébré en bloc comme progressiste et libérateur jusque dans les violences de la Terreur, expliquées, sinon justifiées par les « circonstances » du moment.

A cette tradition commémorative, Furet opposera une autre lignée d’auteurs non jacobins tels que Quinet et Tocqueville dont la posture critique et la pensée libérale lui paraissent, un siècle après, infiniment plus actuelles. Ce détour par l’historiographie pré-universitaire du XIXème siècle est une des originalités de la démarche « conceptuelle » de Furet, bien différente de celle, plus empirique, des révisionnistes étrangers.

Le terme doit donc être mis au pluriel. Le mouvement révisionniste, né de réactions analogues contre le marxisme ambiant, hégémonique même parmi les intellectuels français au lendemain de la seconde guerre mondiale, s’est rapidement différencié, dans sa forme et son contenu, selon les contextes nationaux, les traditions historiographiques, et les moments politiques. Il a sa dynamique propre, une histoire qui reste à écrire. On peut, du moins, retenir le schéma esquissé par les historiens anglophones qui distinguent généralement le soft revisionism, identifié au cycle cobbaniste, qui reste inscrit dans le cadre d’une histoire sociale dé-marxisée, et le hard revisionism daté du retentissant Penser la Révolution française de Furet en 1978, qui sort totalement de ce cadre et ouvre des voies radicalement nouvelles. Si nouvelles que pour d’autres historiens il faudrait parler, dès ce moment, de post-revisionism

J.-M. D. : Apparemment, l’initiative est venue, à l’origine, d’une petite minorité de challengers, autour de Cobban en Angleterre, de Furet en France. Comment s’est opéré le renversement global du rapport de forces ?

A. G. : Si les publications de Cobban et de Furet ont eu ce succès inattendu, c’est que, en secouant l’establishment, elles répondaient en réalité à une attente, à un besoin d’idées nouvelles, après les mutations sociales et générationnelles de l’après-guerre. L’époque elle-même peut être dite révisionniste au sens où l’on parlera de post-modernisme à la fin des années 70. Les nouveaux courants de pensée, diffusés dans le grand public, se définissent contre (ou sans) le marxisme, le positivisme, le scientisme, toutes formes de rationalité héritées du XIXème siècle. Barthes, Foucault en France, Popper en Angleterre, Kuhn aux USA, mettent à mal la notion de vérité historique. C’est en termes d’ « effondrement d’un paradigme » que des historiens américains, à la suite de Kuhn, dans les années 1970,dressent l’acte de décès du concept de révolution bourgeoise, naguère consensuel dans la communauté historienne, bien au-delà des cercles marxistes. L’influence de Foucault, sa thématique du pouvoir et du discours, a été décisive, notamment, sur la pensée de Keith Baker, le plus brillant disciple de Cobban et de Furet.

Par ailleurs, les premiers challengers ne sont des outsiders que par rapport au « pouvoir » historiographique qu’incarnait le Sorbonne, avec sa chaire historique, son Institut d’histoire de la Révolution française (IHRF), les Annales historiques de la Révolution française (AHRF) et la Société des Etudes robespierristes (SER). Ils s’appuyent sur d’autres institutions, plus dynamiques que les universités françaises en crise chronique. Furet mène sa carrière à la VIè section de l’EPHE (Ecole Pratique des Hautes Etudes) devenue en 1975 l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales). Il préside de 1977 à 1988 cette institution prestigieuse, beaucoup plus ouverte que la Sorbonne aux échanges internationaux et liée étroitement à la non moins prestigieuse revue Annales ESC.

Les universités anglophones seront les premiers foyers d’un révisionnisme qui se présente avant tout comme un combat intellectuel, avec, du côté anglais surtout, la volonté de contrecarrer le monopole du « marxisme » français : « a methodological War of Independance » selon la définition de l’historien britannique T. Blanning. Pour lancer le mouvement par une attaque frontale, il fallait sans doute comme Cobban (1900-1968) être arrivé en fin de carrière et pouvoir se permettre de penser à contre courant. Motivé aussi par l’existence d’un parti marxiste britannique attirant des historiens influents (G. Rudé, E. Hobsbawn). Porté en même temps par le dynamisme d’universités en plein développement démocratique et démographique, en Angleterre comme aux USA.

Aux USA surtout, les universités et particulièrement leur département d’histoire, connaissent un âge d’or entre les années 60 et les années 80 : la « génération Fullbright » portée par le baby boom de l’après-guerre, bénéficie comme jamais auparavant de bourses d’études en France, de postes dans les universités. Moment aussi de politisation intense des campus où l’idée révolutionnaire réactualisée par Cuba, le Vietnam, la Chine de Mao est un stimulant pour toutes les études révolutionnaires.

Depuis les années 1940, le terrain était préparé pour ce genre d’études, par la mémorable gentry controversy sur l’interprétation sociale des révolutions anglaises du XVIIème siècle. Des deux côtés de l’Atlantique, des historiens se sont affrontés,parfois avec férocité, sur la question posée par Trévor-Roper : la gentry était-elle, ou non, la classe ascendante de la théorie marxiste ? C’est dans ce contexte que Cobban prononce en 1954, à l’université de Londres, en présence de l’ambassadeur de France, sa fameuse conférence (The Myth of the French Revolution) ironisant sur le cliché d’une bourgeoisie conquérante, faisant remarquer, pour commencer, que les députés élus par le Tiers aux Etats généraux appartenaient aux catégories déclinantes de la bourgeoisie, non pas à la bourgeoisie capitaliste ou pré-capitaliste.

Ce pavé dans la mare était de bonne guerre froide. Et cohérent avec la tradition historiographique anglaise, révisionniste presque de nature, à l’image de sa culture politique foncièrement réformiste. Depuis Carlyle (The French Revolution, 1839) et surtout Dickens (A Tale of Two Cities, 1859 – l’historien Colin Jones a parlé du « paradigme de Dickens »), les historiens anglais dans leur ensemble, sans verser dans la thématique contre-révolutionnaire à la manière de Burke, s’accordent pour considérer la Révolution française avec scepticisme, la voyant au total comme un échec et une tragédie. Leur antipathie pour l’historiographie jacobine française se double d’une répugnance pour les généralités en histoire, au nom d’un empirisme que Richard Cobb érigeait en principe exclusif. Sans s’engager directement dans le débat révisionniste, Cobb animait, d’Oxford, une « école » de jeunes historiens partis explorer, à son exemple, les archives révolutionnaires des provinces françaises. Leurs travaux, comme les siens, démontraient l’extrême complexité et la diversité des situations locales, loin des enjeux parisiens et irréductibles aux schémas de la théorie marxiste comme de toute théorie.

Cobban, esprit libertarian, auteur d’une classique History of Modern France, peu coutumier des archives, mais bon connaisseur de l’historiographie française des XIXème et XXème siècles, s’était fait une spécialité, dans son séminaire de l’Université de Londres, de l’analyse décapante des ouvrages de G. Lefebvre et A. Soboul. Son best-seller, The Social Interpretation of the French Revolution (1964) réunit en 179 pages des conférences données en 1962 à Belfast. Il y fait état de ses « empirical doubts » sur ces synthèses d’inspiration marxiste (plutôt léniniste, précise-t-il, car plus politique que sociale). Il note, d’une part, l’emploi paresseux d’ « omnibus terms » (féodalité, bourgeoisie, lutte des classes) jamais vraiment définis. D’autre part, une contradiction fondamentale entre les données factuelles rassemblées et une conclusion de caractère théorique qui les dément : on maintient, depuis Jaurès et Lefebvre, le concept d’une révolution-bloc – la révolution bourgeoise – tout en s’accordant, depuis le même Lefebvre, sur l’existence, en 1789, de quatre révolutions distinctes ; et sur l’autonomie d’une révolution paysanne tout au long de la période révolutionnaire.

Le succès immédiat du livre (30000 exemplaires, un record) est venu surtout, selon les historiens anglais contemporains, de ce que le révisionnisme était déjà un fait établi dans l’esprit de nombreux chercheurs de terrain : Cobban avait réussi à dire de façon brève et percutante ce que beaucoup pensaient. Le débat fut pourtant acharné dans les années suivantes. Des historiens et des sociologues, américains surtout, ont pris la défense de l’œuvre de Lefebvre, bien plus nuancée que ne le disait Cobban qui eut, en définitive, peu de disciples complets, son argumentaire étant assez léger. Mais il avait ouvert une brèche, au bon moment, et le succès s’est traduit immédiatement par un élan durable donné à la recherche historique, d’abord pour « tester » les observations de Cobban. Il en est résulté le renouvellement complet, en particulier, du problème des origines sociales et / ou politiques de la Révolution, devenu une spécialité de l’historiographie anglo-américaine.

Le sort du cobbanisme se jouait pour une bonne part dans les universités américaines, du fait de leur dynamisme et de leur poids démographique. Cobban y avait enseigné comme visiting professor, et plusieurs des élèves de son séminaire y feront carrière (D. Sutherland, K. Baker, J.F. Bosher). Il y avait même un précurseur et un allié en la personne de l’historien érudit George V. Taylor, qui, avec quelques articles d’anthologie, avait su convaincre de l’inexistence d’une bourgeoisie capitaliste dans la France de 1789.

L’influence de Cobban pouvait entrer en compétition avec celle de R. Palmer, éminent historien des révolutions atlantiques, qui incarnait une autre forme d’indépendance, non agressive, à l’égard de l’orthodoxie marxisante. A la différence de Cobban, Palmer, dans son œuvre maîtresse (The Age of the Democratic Revolution. A Political History of Europe and America 1959-1964) présente une vision positive, libérale, de la Révolution française, berceau de la démocratie moderne, avec les autres mouvements révolutionnaires contemporains, vus sous un angle surtout politique, mais pas incompatible, selon lui, avec la théorie de la révolution bourgeoise. Palmer restera une des rares figures consensuelles de la période révisionniste, recevant même l’hommage de Furet qui rééditera son livre sur le Comité de Salut Public. Ce n’est pourtant pas du côté de cette histoire comparative que s’orientent les historiens de la nouvelle génération, mais, à appel de Cobban, dans les voies désertées par les historiens « classiques », comme la Contre-Révolution (Sutherland) et le réformisme de l’Ancien Régime (K. Baker, S. Schama). Décédé en 1968, Cobban n’a pu assister au triomphe de son entreprise, au cours de la décennie suivante. Sa consécration posthume a lieu au colloque international de Bamberg, en Allemagne en 1978. Juste au moment où la dynamique révisionniste débouchait sur un autre cycle, dominé par Furet.

J.-M. D. : Quelle est la responsabilité des historiens français dans la perte de leur leadership traditionnel ? Ont-ils débattu, combattu, évolué dans leurs positions ?

A. G. : Vingt ans avant Bamberg, on avait parlé, à juste titre, d’un apogée de l‘historiographie marxiste avec la publication simultanée, en 1958-59 des thèses de Soboul, de l’anglais Georges Rudé, du norvégien Kare Tönnesson, consacrées à l’histoire des mouvements populaires en l’an II. Ce qui avait motivé l’offensive de Cobban. Avait-il surestimé le péril ? Le révisionnisme a-t-il triomphé par défaut ? Chaque camp, après coup, a son type d’explication dominante : les uns se voient victimes d’une « croisade », l’offensive idéologique néo-libérale, les autres croient à l’ implosion d’un système de pensée sclérosé, devenu insupportablement répétitif, qui n’a pas résisté à la confrontation, qui a d’ailleurs refusé le débat.

Pourquoi le débat avec les Français, que Cobban cherchait à provoquer, n’a-t-il pas eu lieu ? Du fait, sans doute, de la personnalité de Soboul, intraitable sur les questions d’historiographie révolutionnaire, dont il tendait à faire sa chose. Mais les décisions stratégiques, en la matière, dépendaient, depuis la mort de G. Lefebvre, d’une direction collégiale : un petit groupe de spécialistes, dont J. Godechot, M. Reinhard et J.R. Suratteau, historiens reconnus, qui n’étaient pas communistes, ni même marxistes, si ce n’est au sens très extensif valorisant la référence ultime, plus ou moins théorique, à l’histoire économique et sociale assimilée au matérialisme historique. Mais, unis par un fort sentiment d’appartenance à la tradition historiographique républicaine, par les souvenirs de la Résistance, ils ont fait front commun devant l’adversaire. D’autant plus facilement que ni Cobban ni Furet ne répondaient aux critères de scientificité de la Sorbonne (la thèse d’Etat : le french standard). Soboul pratiquant la tactique du silence face aux challengers, c’est Godechot qui est chargé de riposter à Cobban. A côté de la douzaine de reviews suscités par The social Interpretation of the French Revolution, le seul compte-rendu paru en France est celui de Godechot dans la Revue Historique (1966) et de loin le plus sévère : le propos de Cobban n’était pas fondé sur des documents originaux, et il était entaché de parti-pris politique. Dialogue de sourds qui se répète au colloque de Paris (1966) où Cobban, écouté par Mousnier et même Labrousse conclut, en ce qui concernait son « ami » Godechot, à une incompréhension réciproque.

Le blocage était-il inévitable ? La question de la définition du vocabulaire en histoire sociale était depuis longtemps à l‘ordre du jour des échanges internationaux. C’est G. Lefebvre lui-même qui a lancé le débat sémantique en 1939 lors du cent cinquantenaire de la Révolution. Conscient que le terrain des études révolutionnaires était miné par les approximations terminologiques héritées du XIXème siècle (bourgeoisie) ou de la Révolution (aristocratie, sans–culottes, Girondins, etc.) il invitait à une vaste enquête qui concernerait en priorité les catégories bourgeoises de l’époque. Retardé par la guerre, le projet est repris sur un plan international au congrès international de Rome en 1955 où E. Labrousse, le grand patron de l’histoire sociale, est chargé de diriger en France une vaste enquête sur les bourgeoisies à l’époque moderne. Le chantier, ambitieux, commencé dans l’enthousiasme, se termine en impasse, une douzaine d’années plus tard (problèmes d’insuffisance de sources et de divergence de méthode de classifications entre Mousnier et Labrousse). Cet insuccès a contribué à détourner de l’histoire économique et sociale, sous sa forme sérielle, des jeunes historiens comme Furet et Vovelle, qui, attirés par l’étude de la Révolution, ne pouvaient que se détourner aussi de Soboul.

Vovelle, historien communiste, comme Soboul, a analysé lucidement, après coup, les raisons de la désaffection dont était l’objet l’histoire révolutionnaire dans ces années 1960, « années creuses », où le conservatisme intellectuel de Soboul témoignait d’une « veine tarie », éloignant la nouvelle génération des études révolutionnaires. « Terrain trop bien balisé », selon le mot de Daniel Roche, qui, comme Pierre Goubert et d’autres jeunes historiens de gauche avaient choisi la spécialisation « moderniste » pour explorer la société de l’Ancien régime en toute liberté. En s’affranchissant aussi des limitations chronologiques imposées, la chaire de la Sorbonne étant cantonnée par son statut dans l’étude de la seule décennie 1789-1799 : « absurdité chronologique » (Furet), qui dévalorisait et marginalisait cette histoire « événementielle » au moment où l’école des Annales connaissait une gloire internationale en imposant le concept de longue durée.

Le défi des Annales appelait une réflexion méthodologique dont les AHRF n’avaient pas l’habitude. Introduire la dimension de la longue durée, c’était surtout, pour Soboul, opter pour une perspective réformiste, niant la nécessité et la radicalité de la rupture révolutionnaire. Ce sera la tâche de Furet comme de Vovelle, tous deux marqués par les Annales, de redéfinir la nature de l’ « événement », s’agissant de 1789, et de l’articuler sur le temps long de l’évolution.

Autre défi : les événements de mai 68 ont vu surgir une autre forme de révisionnisme, le gauchisme avec ses diverses réinterprétations du marxisme. Le séminaire de Soboul à la Sorbonne connait alors une effervescence exceptionnelle, mais sans révision déchirante de la part du maître. Au contraire, s’ identifiant plus que jamais à la défense de « notre bonne vieille orthodoxie » et à son devoir de transmission, il décourage assez durement les initiatives néo-marxistes de jeunes historiens comme Régine Robin, influencés par Gramsci, Althusser et même Furet, qui tentaient de renouveler l’image de la société à la fin de l’ancien régime. S’il évolue, c’est sur l’interprétation de l’histoire des paysans pendant la Révolution, adoptant d’emblée les conclusions de la thèse de l’historien soviétique A. Ado : l’accession à la petite propriété n’avait pas été un frein à l’évolution capitaliste, comme le disait G. Lefebvre, tout au contraire, citations de Lénine à l’appui. A sa mort, en 1983, Soboul laisse une situation indécise. La préparation du bicentenaire, sous la direction de Vovelle, nouveau titulaire de la chaire de la Sorbonne, sera bienvenue pour relancer la dynamique de la tradition « classique », désormais davantage « neo-jacobine » que marxiste.

J.-M. D. : Entre temps, il y a eu la publication de Penser la Révolution française de F. Furet, en 1978, un titre resté célèbre. En quoi consiste son originalité ? Comment expliquer un tel retentissement ?

A. G. : C’est le livre-événement qui a relancé toute l’historiographie révolutionnaire, à l’échelle internationale, pour ou contre d’ailleurs. Il ne correspond pourtant qu’à un moment, le plus fort, dans l’itinéraire complexe, politiquement et intellectuellement, de François Furet (1928-1997). Historien atypique, « intellectuel spécifique » au sens de Foucault, son œuvre relève moins de la fréquentation des archives que de la philosophie politique (dans le cadre interdisciplinaire de l’EHESS) et du journalisme politique (au Nouvel Observateur).

Marqué, en négatif, par son passage au PCF, qu’il rallie comme beaucoup d’intellectuels de sa génération, à la Libération et qu’il quitte après Budapest (1956), il trouve alors sa voie du côté de la « deuxième gauche » dont il semble s’éloigner dans les années 80, jusqu’à frôler le camp de la contre-révolution. Sans y tomber et pour apparaître, lors du bicentenaire, comme une figure, voire une icône d’un libéralisme politique teinté de scepticisme, dans le sillage très français de Raymond Aron, et, au-delà de Tocqueville. Il est en même temps un historien médiateur, très impliqué dans les échanges internationaux, surtout avec les USA, un des rares historiens français à enseigner, en anglais, à l’université de Chicago, chaque semestre à partir de 1985.

Venu d’abord aux USA en 1968, comme « annaliste » pour travailler auprès de diverses universités à l’informatisation des recherches d’histoire sociale quantitative, il se trouve immergé dans le mouvement révisionniste en plein essor, pour à la fois s’en inspirer et s’en dissocier. Il s’éloigne en même temps de l’esprit des Annales ESC et de leur grille de lecture économique et sociale qu’il trouve, en définitive, inapplicable à un phénomène tel que la Révolution française. Celle-ci est devenue l’objet central de sa réflexion d’historien parce qu’elle est au cœur d’une interrogation existentielle, permanente, qui sera le thème de son dernier livre, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXème siècle (1995) : quelle est la place de la Révolution française dans la culture politique de la France contemporaine ? Quelle est la responsabilité de la tradition jacobine dans le glissement de l’extrême gauche française, après Jaurès, vers un communisme d’essence totalitaire ? Quel sens donner à 1789, à son rapport à 1793 et à 1917 ? A cette dernière question, la plus complexe, Furet a apporté des réponses variées.

De la première, développée avec Denis Richet (La Révolution française, 1965) on a surtout retenu la notion de « dérapage », qui introduit délibérément l’idée de contingence dans le cours révolutionnaire pour briser l’image du bloc de la vulgate jacobine : l’intervention des masses populaires est l’accident qui a fait dévier la révolution des lumières voulue par les élites libérales en 1789. Parler d’ « élites » étant une manière de balayer la théorie de la lutte des classes bourgeoisie/aristocratie et d’introduire le long terme dans l’histoire révolutionnaire : ces « élites mixtes » sont portées par un mouvement séculaire, réformiste, contre l’absolutisme monarchique. Dans cette optique, l’épisode démocratique et social de 1793 apparaît une régression de l’histoire, au lieu des « anticipations » exaltées par la tradition jacobine.

Furet et Richet restaient cependant conformistes dans leur bibliographie, citant avec respect Lefebvre et Labrousse, et ignorant Cobban. Ignorance réciproque : les historiens anglophones, lancés dans le débat cobbaniste, n’ont pas fait grand cas de ce livre de vulgarisation (coffee-table book) bien écrit, bien illustré, qui avait en France un étonnant succès, succès de scandale pour une part. En 1970, en pleine effervescence post 68, il fait l’objet d’un véritable procès en hérésie de la part de Soboul, et de Mazauric (Sur la Révolution française) directement inspirés par le PCF. La réplique, cinglante, est le Catéchisme révolutionnaire, publié en 1971 dans les Annales ESC, critique dévastatrice, nourrie d’ailleurs, ironiquement, de références à Marx. Soboul aura du mal à s’en remettre.

Deuxième version : Penser la Révolution française (1978) assemblage, assez hétéroclite, de quatre articles : autant d’étapes de la pensée de Furet au cours de la décennie, à tous égards tumultueuse, qui suit mai 68. Il est alors très engagé politiquement contre le mouvement d’union de la gauche socialo-communiste, à travers, notamment, la campagne anti-soviétique qui suit la publication, en 1974, de L’archipel du Goulag de Soljenitsine. Il poursuit en même temps, dans son séminaire à l’EHESS, une réflexion collective sur une autre manière, « conceptuelle », non pas narrative, de problématiser l’histoire révolutionnaire : comment « penser » la Révolution française, au lieu de la « commémorer ». Contre qui ? Avec qui ?

Evidemment contre la vulgate « jacobino-léniniste » et ses présupposés téléologiques : c’est, précédant Le Catéchisme révolutionnaire réédité, l’article préliminaire, au titre devenu slogan « La Révolution française est terminée » avec ses formules-choc – « Aujourd’hui, le Goulag conduit à repenser la Terreur, en vertu d’une identité dans le projet » – écho à la campagne anti-totalitaire du milieu de la décennie.

Avec qui penser, ou repenser la Révolution ? C’est l’objet des deux articles historiographiques, consacrés à Tocqueville (1805-1859) et à Augustin Cochin (1876-1916) qui ont, entre autres mérites, celui d’avoir proposé, sur un mode distancié, « deux histoires possibles » de la Révolution, complémentaires aux yeux de Furet. Tocqueville en a vu le moteur dans le processus séculaire de la centralisation administrative française engendrant l’égalitarisme. Cochin a montré, à l’inverse, comment se préparait la rupture révolutionnaire à travers les « sociétés de pensée » de la fin de l’ancien régime, préfiguration du club des Jacobins. Furet oubliera par la suite le contre-révolutionnaire Cochin, auquel il avait fait jouer un rôle instrumental dans son exercice épistémologique de 1978. Tandis que Tocqueville, le penseur des démocraties modernes et de leurs pathologies, est devenu la référence centrale du révisionnisme international, et, au-delà, du post–communisme, comme en témoigne sa vogue dans les anciennes démocraties populaires d’Europe de l’est, et, actuellement, en Chine.

De cet ensemble éclectique et des commentaires personnels de Furet ressort une interprétation, du moins une présentation du sujet bien différente de celle du Furet-Richet. Toute référence aux données sociales et aux circonstances extérieures abandonnée, on voit la Révolution, dans sa phase radicale,du 17 juin 1789 (proclamation du principe de souveraineté nationale) jusqu’au 9 Thermidor (27 juillet 1794, chute de Robespierre) emportée par la seule dynamique de l’idéologie qu’elle vient de créer, celle de la démocratie pure, sans repères dans le passé, sans institutions dans le présent : « une dialectique du pouvoir et de l’imaginaire ». Influencé par les théories contemporaines du discours performatif (Barthes, Foucault), par les essais de philosophie politique de Cornelis Castoriadis et de Claude Lefort, Furet donne un sens nouveau aux mots « politique », « social », « imaginaire », le politique absorbant le social , à travers « représentations » et « circuit sémiotique ».

Par sa verve polémique, la tension intellectuelle de l’argumentation, Penser la Révolution française forçait l’intérêt, bousculait les idées reçues en déplaçant complètement le champ d’études. Son retentissement, malgré sa tournure abstraite et parfois sophistiquée, s’explique par une attente, comme dans le cas de Cobban, mais du fait même du cobbanisme : le bilan du premier révisionnisme restait surtout négatif dans la mesure où il avait réussi à discréditer l’interprétation sociale marxisante sans la remplacer. On savait ce que la Révolution n’était pas : elle n’était pas une révolution des structures sociales et économiques. Mais alors, quel sens lui donner ? Tout en se refusant à théoriser, Furet décrit en somme une révolution culturelle, formule on ne peut plus d’actualité en 1978. Pas seulement en référence à mai 68 ou à la Chine de Mao : dans l’ensemble de la discipline historique, le concept de culture politique , qui va au–delà de l’histoire des mentalités, est en train de combler le vide laissé, dans les années 1970, par l’effacement de l’histoire économique et sociale. La Révolution française, avec son utopie de l’homme nouveau, sa symbolique de la régénération, son déchainement discursif, en offre un champ d’application fascinant. Penser la Révolution française a été précédé et suivi de deux œuvres pionnières. En 1975, La fête révolutionnaire de Mona Ozouf, sur un aspect essentiel de la culture révolutionnaire. En 1984, Politics, Culture and Class in the French Revolution, de l’historienne américaine Lynn Hunt, synthèse qui a fait date, inspirée par Furet, Ozouf, mais aussi par l’anthropologie de Clifford Geertz.

Dans les universités américaines, très réactives aux modes intellectuelles (the French Theory) et où l’histoire des idées avait déjà une tradition, le terrain était préparé pour un glissement vers l’histoire de l’idéologie révolutionnaire et pré-révolutionnaire, dont Keith Baker, devenu ami et collaborateur de Furet, sera le grand spécialiste.

Tout aussi importante, et féconde, a été la réaction critique au livre de Furet, essai de philosophie politique plus que d’histoire, dénué d’appareil d’érudition, catégorique dans ses jugements de valeur. Définir la Révolution par une idéologie qui la condamne à une « dérive » permanente, au gré des surenchères démagogiques, c’était réintroduire le déterminisme comme moteur de l’événement, un déterminisme de nature idéologique, aussi contestable que le déterminisme économique et social de naguère. Comment ignorer le rôle des accidents, comme Varennes (cf T. Tackett, Varennes et l’origine de la Terreur, 2005), celui de la Contre-Révolution (cf. Arno Mayer, Les Furies, 2002) dans la radicalisation du cours de la Révolution ? Le débat de fond, ouvert ou réouvert par Furet, reste d’actualité.

J.-M. D. : Quel a été l’apport du Bicentenaire, son incidence sur le cours de l’historiographie, pour ou contre le révisionnisme ambiant ?

A. G. : A tous les points de vue, il a été un formidable stimulant. A partir de 1984, la perspective de l’évènement a suscité un flot croissant d’ouvrages, de colloques, pour atteindre un sommet en 1989 : des milliers de publications en tout genre, quelque cinq cent cinquante colloques dans le monde, dont deux cent vingt-cinq en France.

Quoique la commémoration officielle n’ait porté que sur l’année 1789, seul moment créateur de consensus, le bicentenaire a été révélateur des courants profonds qui divisent les Français. Y compris le courant de la droite contre-révolutionnaire qui semblait disparu depuis Vichy. Ressurgi avec l’historien Pierre Chaunu, il culmine en 1993, avec la réception, en Vendée, de Soljenitsyne, venu rendre hommage aux victimes du « génocide franco-français », thème de l’une des grandes polémiques de ces années. Le duel attendu entre les deux principaux protagonistes, Vovelle et Furet, n’a pas eu lieu, chacun campant désormais sur ses positions, et renonçant aux invectives de la décennie précédente.

Devenu, après le décès prématuré de Soboul, en 1982, son successeur à la Sorbonne, fidèle aussi au PCF, Vovelle (1933-) préfère se définir « jacobin non repenti » plutôt que « communiste français » comme son prédécesseur. Il choisit, en 1989, de parcourir la planète en missionnaire de l’idée révolutionnaire, qu’il croit, contre Furet, toujours actuelle et porteuse d’espoir : la Révolution française n’est pas terminée ! Historien des mentalités, qu’il étudie et fait étudier notamment à travers l’iconographie, il organise, pour finir, sur le thème de l’Image de la Révolution française, un colloque mondial à la Sorbonne, lieu symbolique d’une tradition non désavouée mais en train d’être dépassée.

Paradoxalement, c’est Furet, dont le travail critique avait pour but de « rompre le cercle vicieux de l’histoire commémorative » qui est alors couronné par les médias « roi du bicentenaire ». Il s’est rallié, aux côtés de Mona Ozouf, notamment, à l’idée d’un bicentenaire qui, en restant critique, serait l’occasion, exceptionnelle, de mettre en œuvre l’aggiornamento à la fois intellectuel et politique qu’il prêche depuis vingt ans. « Je suis un grand admirateur de 1789 » déclare t-il en 1984 dans une interview. Troisième avatar de la pensée furetiste, ou inflexion due au contexte ? Ce n’est ni le 89 libéral, compatible avec la monarchie constitutionnelle du Furet-Richet, ni le 89 pré-totalitaire de Penser la révolution française. En 1984, les PCF n’est plus redoutable, le gouvernement Mitterand a renoncé à « changer la vie », les dissidents soviétiques ont fait redécouvrir les Droits de l’Homme à l’Occident . La chute du mur de Berlin, en 1989, consacre cette réhabilitation de 89, mettant fin définitivement au « va et vient 1789-1917 ». « On a fêté la démocratie pour oublier la révolution » résume Furet, donnant ainsi la formule de sa stratégie. Ce 89 qui invente la démocratie moderne n’en est pas moins éminemment problématique. Il signifie une extraordinaire rupture politique et philosophique, l’abandon de toute transcendance, un saut dans l’inconnu. D’où, à côté de la proclamation de l’universalité des droits, admirable, la difficulté permanente de concilier égalité et liberté, individualisme et civisme. Furet, après 1989, est loin de partager l’euphorie de la « fin de l’histoire », d’où le côté « mélancolique » de son libéralisme que soulignent ses biographes.

Avec la même distanciation, il répète que cette Révolution tant étudiée reste pour lui une « énigme », moins dans son cours, sa « dérive » que dans son surgissement : c’est l’ « événement »par excellence dont il est impossible de réduire la signification à des « causes » supposées. Ce qui ouvre un vaste champ de recherche. Sur le thème de la culture politique de la France, avant, pendant et après la Révolution, il inspire, avec une équipe internationale, les trois grands colloques de Chicago (1986), d’Oxford (1987) et de Paris (1988) dont la publication (The French Revolution and the creation of Modern Political Culture) constitue le prélude scientifique du bicentenaire. Puis, avec M. Ozouf, et en parallèle contrasté avec le Dictionnaire historique de la Révolution française de Soboul, il publie le Dictionnaire critique de la Révolution française, aussi remarquable par son écriture brillante que par ses partis pris délibérés : l’absence quasi totale de références à l’histoire économique et sociale, ainsi qu’à l’historiographie des maîtres de la Sorbonne, coupables d’avoir, depuis Aulard, abdiqué toute réflexion critique et philosophique, pour y substituer le culte de l’érudition. Enfin, pour en finir avec le statut d’exception de l’histoire révolutionnaire, il impose la perspective du long terme dès le titre de son unique œuvre de synthèse, toute politique : La Révolution française 1770-1870.

C’est en Angleterre, dont il disait qu’elle restait pour lui « un monde difficile à pénétrer », à la différence des USA, que l’œuvre de Furet s’est le moins bien exportée, trop abstraite, sophistiquée et fluctuante pour l’empirisme de la tradition insulaire. Les deux grandes synthèses publiées à l’occasion du bicentenaire, pour le grand public anglophone, sont l’œuvre de deux historiens anglais, William Doyle (The Oxford History of the French Revolution) et Simon Schama (Citizens. A Chronique of the French Revolution) notoirement révisionnistes, mais à la manière anglaise, même si S. Schama a fait sa carrière à Harvard. Tous deux concluent sur un bilan plus que mitigé : fallait-il tant de drames, pour un tel résultat ? Citizens, surtout, best-seller dans sa catégorie, déploie avec talent le pathos contre-révolutionnaire : l’Ancien Régime était en train de moderniser la France, développant la notion du citoyen patriote, la Révolution s’est déchaînée contre ce progrès des Lumières, dès le début, dans le sang et la fureur : « violence was the Revolution itself« .

J.-M. D. : Vingt-cinq ans après le bicentenaire, peut-on encore parler de révisionnisme ? Quels sont les nouveaux courants de l’historiographie révolutionnaire ?

A. G. : Dans la mesure où le révisionnisme est inséparable du contexte de la guerre froide, il n’a plus de raison d’être. En 1989, l’ « orthodoxie » semblait même avoir changé de camp, être passée du côté du furetisme triomphant. Mais le contexte international qui s’installe après la chute du mur de Berlin, même dominé par le néo-libéralisme, ou néo-conservatisme, impose plutôt le polycentrisme en diplomatie comme en historiographie. C’est l’éclectisme qui caractérise la situation actuelle des études révolutionnaires, qui ont enregistré les vagues successives du marxisme, du revisionnisme, du linguistic turn, des gender et des cultural studies. La logique disciplinaire a repris ses droits : si l’œuvre de Furet, pour sa part, enrichit assurément le corpus de la philosophie et de la pensée libérale contemporaine, la discipline historienne, de son côté, a fait retour vers les valeurs de l’érudition, peu estimées de Furet, et aux vertus de l’histoire locale révolutionnaire, où se lit, très concrètement, toute la complexité de la période. Le renouvellement de l’historiographie universitaire, en France, s’est réalisé ainsi sur un mode décentralisé et pluriel. Les protagonistes des combats du bicentenaire ont laissé leur marque, Furet à l’EHESS avec Patrice Gueniffey, Vovelle à la Sorbonne et à Aix en Provence, Mazauric à Rouen. Les AHRF se sont complètement ouvertes au débat. C’est Jean-Clément Martin, premier successeur de Vovelle à la Sorbonne (2000-2008), qui incarne le mieux, en toute indépendance, un post-révisionnisme nourri de recherches de terrain dépassionnées (sur la Vendée, sujet sensible entre tous) et d’échanges avec les historiens étrangers dont il adopte la démarche empirique. Il se défend surtout de rechercher un autre paradigme, chose impossible dans l’état actuel de notre savoir, souhaitant au contraire « contribuer à un déplacement des points de vue », laisser le lecteur choisir entre plusieurs interprétations (Nouvelle Histoire de la Révolution française, 2012).

Dans ce chantier international, rendu interactif par le numérique, les historiens anglophones restent très présents, par leur nombre et par la capacité, propre aux Américains, de réinterroger constamment le passé en fonction du présent. Une publication récente (A Companion for the French Revolution, Peter McPhee, edit. 2013) composée de vingt neuf essais dont cinq d’historiens français, offre un panorama des tendances de fond de la recherche actuelle. Une vision des évènements révolutionnaires comme produits de la contingence (ex : la genèse de la Déclaration des Droits de l’Homme), et de l‘action (agency) non des masses, ni de classes sociales identifiées, mais d’individus et de groupes concurrents. Une nouvelle histoire sociale qui écarte les catégories d’analyse traditionnelle (bourgeoisie, paysans, etc.) suspectées de réifier leur objet, et cherche à restituer dans sa complexité, l’expérience vécue, quotidienne, des acteurs, sur le modèle de l’ouvrage de David Garrioch, The Making of Revolutionary Paris (Paris, 2004). La grande nouveauté consiste à appliquer le concept de globalisation à l’histoire de la période révolutionnaire en y intégrant l’histoire des colonies, de l’esclavage, du commerce extérieur de la France, de l’impact de la Révolution en Afrique du nord, en Asie du sud .

On est loin du franco-centrisme, du déterminisme idéologique et de l’abstraction qu’on a pu reprocher à Furet. Plus près, en revanche, des leçons d’empirisme (contingency, agency) de Cobb et Cobban. Mais ces nouvelles approches ne débouchent pas sur une explication globale de la Révolution, elles n’y prétendent d’ailleurs pas. La Révolution reste donc une « énigme » comme le répétait Furet qui a ici le dernier mot.

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Trois livres évocateurs :

  • Steven Kaplan. Adieu 89. Fayard, 1993. Version anglaise : Farewell, Revolution. Cornell University Press, 1995.
  • Claude Mazauric. Un historien en son temps, Albert Soboul (1914-1982). Essai de biographie intellectuelle et morale. Editions d’Albret, 2004
  • Christophe Prochasson. François Furet : les chemins de la mélancolie. Stock, 2012
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