L’utilisation des technologies de l’information et de la communication dans l’enseignement

piermanProfesseur à l’Institut d’Enseignement Supérieur Pédagogique de Nivelles, Catherine Pierman, enseigne, entre autres, les sciences sociales et les technologies de l’information et de la communication (TIC). C’est sur cette dernière spécialité qu’elle est interrogée ici.

Jean-Michel Dufays : Pour commencer, pourrais-tu définir ce qui se cache sous le sigle obscur d’AMTICE et le public d’étudiants qu’il concerne ?

Catherine Pierman : Oui, bien sûr Jean-Michel. Il faut entendre par AMTICE, l’Apport des Médias et des Technologies de l’Information et de la Communication dans l’Enseignement. Ce cours de formation commune se déroule sur les 3 années bachelier AESI (toutes sous-sections confondues) et instituteur primaire à raison de 15h en 1re, 30h en 2e et 15h en 3e. Pour l’instant (septembre 2014), quatre professeurs se partagent le cours. Il faut savoir que son intitulé exact est l’Utilisation de l’ordinateur et l’apport des médias et des TIC en enseignement. Donc, Jean-Michel, tu peux déjà voir transparaître dans ce nom, quelque peu à rallonge, je te l’accorde (rire), les deux facettes du cours. D’une part, l’utilisation de l’ordinateur et son côté maitrise de la technique et, d’autre part, l’éducation aux médias, avec l’aspect critique des médias et des TIC.

Avec des contenus sensiblement différents, selon les années et les besoins spécifiques de chaque section, nous tentons de mobiliser un ensemble de compétences chez les étudiants qu’ils pourront transférer plus tard, dans leurs propres classes. À ce propos, je te renvoie au plan de cours pour avoir, en détail, les différentes compétences exercées, mais toujours dans une visée pédagogique.

Pour te donner une idée du contenu enseigné, nous nous sommes concertés en équipe, et nous avons pris l’option d’aborder le module Utilisation de l’ordinateur en 1re et 2e années dans lesquelles nous dispensons, notamment, les fonctions de base et avancées du traitement de texte (ex : Microsoft Word), du tableur (ex : Microsoft Excel), de la présentation assistée par ordinateur (ex : Microsoft PowerPoint), mais également d’autres logiciels adaptés à l’enseignement. Je pense à Cabri Géomètre (logiciel de mathématique) et à Hotpotatoes (logiciel permettant de réaliser des exercices interactifs sur Internet comme des QCM, des mots croisés, des exercices d’appariement,…) et à bien d’autres logiciels encore.

Le module Education aux médias, est, quant à lui, vu en 3e année. Il s’agit véritablement d’une éducation critique à la lecture des médias et des TICE. Nous tentons de rendre les étudiants spectateurs, auditeurs, internautes actifs vis-à-vis des médias et des TICE, c’est-à-dire qu’ils soient capables de prendre du recul par rapport aux documents ou dispositifs médiatiques auxquels ils sont quotidiennement confrontés, de développer leur sens critique et d’émettre leurs propres points de vue sur ceux-là. Par exemple, il s’agira de leur montrer toute l’importance de vérifier l’information que l’on trouve sur Internet, de leur donner des clés de compréhension et d’analyse pour comparer cette information et qu’ils puissent se faire leur propre opinion de ce média, je dirais même cet « hypermédia ». Ceci est valable pour la télévision, la radio, le cinéma, la presse écrite, etc., mais également pour le développement incommensurable depuis quelques années des médias en réseaux (sites de réseaux sociaux, blogs, communautés virtuelles sur le Net, jeux vidéo, …). Cette lecture critique rencontre les objectifs du CSEM (Conseil Supérieur de l’Education aux Médias) qui sont individuels, personnels (esprit critique, développement de soi,…), mais aussi sociaux (participation citoyenne, débat démocratique, respect des autres,…) et qui aident les étudiants à devenir des citoyens responsables.

Je terminerai par préciser que les supports utilisés pour ce cours sont multiples et variés : ordinateurs, tablettes, Tableau Blanc Interactif (TBI), appareils photos, caméras …

J.-M. D. : Dans quelle mesure les technologies de l’information et de la communication constituent-elles un outil précieux, voire indispensable d’abord pour les enseignants, ensuite – sans doute autant – pour les élèves et les étudiants ?

C. P. : À mon sens, les TICE sont indispensables pour plusieurs raisons.

D’une part, les médias et les TIC font partie intégrante de la vie de chacun d’entre nous et les utiliser, les aborder en classe, permet aux jeunes d’être en accord avec leur temps et en phase avec les progrès techniques et technologiques de leur époque.

D’autre part, ils permettent aussi bien aux professeurs qu’aux étudiants ou élèves de s’informer, de communiquer, de transférer des données et de les stocker très facilement. Et c’est dans ce sens qu’il faut, je pense, les utiliser. Les TICE ne doivent pas être perçues comme une contrainte ou un travail supplémentaire à réaliser mais comme un outil de recherche d’information, de communication au service de l’apprentissage.

D’un point de vue pédagogique, déjà rien qu’en tant que simple support, elles apportent un plus. Quelle facilité à l’heure actuelle de projeter des images, des photographies de bonne qualité et de pouvoir les exploiter en classe… cela change des copies noir et blanc dans les cahiers… souvent plus noires que blanches, complètement illisibles… cela sent le vécu ! Sans parler de la facilité déconcertante à diffuser un document audiovisuel (vidéo).

Elles peuvent également favoriser la motivation des apprenants. Il a été prouvé que les élèves étaient sensibles, portaient un intérêt considérable à l’utilisation de ces nouvelles technologies qui avaient des conséquences positives sur leur implication et leur application en classe !

Ces outils permettent en outre, d’accroître l’interactivité et la dynamique au sein de la classe, je pense plus particulièrement au TBI. En parlant de dynamique de classe, les TICE ont un effet positif sur l’apprentissage coopératif. Elles favorisent la collaboration et aussi l’entraide entre élèves. Ceci est très important à mes yeux. Elles peuvent servir d’outils au service des nouvelles pédagogies. À mon sens, il faut articuler les progrès technologiques et les changements pédagogiques axés sur des visions nouvelles de l’apprentissage : conception socioconstructiviste des apprentissages, recherches et découvertes guidées, et situations-problèmes où l’élève est véritablement acteur dans la construction de ses apprentissages. Allons-nous vers un nouveau paradigme de l’apprentissage ? La question reste ouverte.

Pour aller plus loin, je dirais même qu’elles sont un véritable agent de socialisation. Au même titre que la famille, les amis, les clubs de loisirs ou sportifs,… les TICE vont permettre à l’élève d’intégrer les éléments propres à sa culture, de les intérioriser, souvent de manière inconsciente et cela l’aidera à s’adapter à la société dans laquelle il vit.

En outre, certaines études québécoises montrent un changement considérable dans le rôle du professeur à l’égard de ces nouvelles technologies. Les enseignants ont davantage un rôle de guide, d’accompagnateur, de motivateur. Les élèves, briefés au préalable bien sûr, peuvent, dans certains cas, être plus autonomes dans leurs apprentissages ; il existe de plus en plus de modes d’autoapprentissages personnalisés. Je parlais antérieurement du logiciel permettant de créer des exercices interactifs en ligne, et bien, ils vont tout à fait dans ce sens.

Il y a également l’enseignement à distance, mais je n’entrerai pas dans les détails de cette problématique ; il comporte de nombreux avantages, mais peut être, dans certains cas, mal compris, mal perçu et donc, parfois, utilisé à mauvais escient.

D’un point de vue organisationnel, l’utilisation des TIC et la numérisation des données offrent de nombreuses possibilités comme l’enregistrement, le classement des dossiers, une modification et une impression aisée des données. Rappelle-toi les stencils de notre enfance, manuscrits et tournés à la main par nos chers professeurs. Quel gain de temps et quelle facilité à l’heure actuelle !

Je mettrais aussi en avant la mutualisation des données grâce aux nouvelles technologies. Cela implique non seulement l’accès aux ressources pour les autres professeurs ou collègues pouvant entraîner davantage de cohérence dans une équipe pédagogique et, éventuellement, éviter les doublons, mais aussi, pour les élèves, un accès aisé aux documents pédagogiques du professeur via des plateformes ou des blogs pédagogiques, par exemple.

Au-delà de la plus-value pédagogique et organisationnelle de ces moyens techniques, il ne faut pas oublier l’aspect communicationnel. En effet, les échanges peuvent être facilités grâce aux e-mails, forums ou autres chats. La communication est alors synchrone ou asynchrone et entraîne donc l’avantage de répondre en simultané ou en différé, en fonction de sa disponibilité et de son emploi du temps, ce qui est d’après moi, un avantage considérable.

Pour aller plus loin, les TIC peuvent également favoriser la communication avec les parents. Les pays scandinaves, précurseurs dans le domaine, utilisent beaucoup les plateformes pédagogiques pour communiquer avec les parents. Grâce à cela, ces derniers sont tenus immédiatement informés si leur enfant est absent, arrive en retard, n’a pas fait ses devoirs ou encore s’est fait renvoyer de la classe, … Cela fonctionne très bien chez eux, mais cela demande du temps et de l’organisation !

Un autre exemple, et je te raconte ici une petite anecdote personnelle, en tant que maman, grâce à laquelle j’ai été ravie de découvrir les photos et les activités de mon petit garçon lors d’une semaine passée en classe de mer et de le suivre jour après jour via un blog créé spécialement pour l’occasion par une étudiante stagiaire de l’IESP qui accompagnait la classe ! Les parents pouvaient également poster des messages. Cela m’a beaucoup amusée et rassurée ! Merci encore à elle, elle se reconnaîtra !

Il est très important selon moi, d’intégrer ces NTICE dans les différents programmes d’enseignement et socles. Et il en va de même pour la formation initiale des enseignants, les heures de cours y étant dispensées y sont encore trop peu nombreuses à mon sens. Il faut véritablement créer une culture technologique au sein des établissements scolaires. Mais ceci est un processus lent, qui prend du temps et qui réclame des budgets que les écoles n’ont pas toujours à leur disposition, et c’est malheureusement souvent à ce propos, que le bât blesse.

J.-M. D. : Quelles sont les réserves déontologiques que l’on peut émettre quant à l’usage de ces nouvelles technologies ?

C. P. : Je dirais que la principale réserve déontologique concerne les droits d’auteur. Pour prendre le cas d’Internet, gigantesque réservoir d’informations accessibles par tout un chacun et pour lequel tout le monde peut s’approprier l’information, sans pour autant en mentionner l’auteur ou le concepteur du message. Dans l’enseignement particulièrement, nous rencontrons, en tant que professeurs, des étudiants ou élèves qui, pour un travail de recherche, par exemple, s’inspirent des ressources disponibles sur la toile sans forcément en indiquer le nom de l’auteur. Il est très important, je trouve, de les sensibiliser à cette problématique des droits d’auteur et il convient de leur expliquer le pourquoi des choses, de les sensibiliser aux risques et aux sanctions qui pourraient être prises en cas de plagiat ou dans ce que l’on appelle plus communément le « copié-collé». Ceci est d’autant plus important pour des futurs enseignants qui seront en contact avec de jeunes élèves. Le droit à l’image va également dans ce sens. En effet, la loi belge n’autorise pas que l’on prenne la photo d’une personne ni qu’on la diffuse sans son autorisation.

Lorsque l’on parle de nouvelles technologies en général et pas seulement pour l’enseignement, il faut également mettre en avant le respect de la vie privée, chacun a le droit à une vie privée décente sans être filmé continuellement par des caméras de surveillance ou sans être « traqué » continuellement sur le Net. Avec l’avènement du web 2.0 et des réseaux sociaux, certains sociologues ont notamment démontré la croissance du harcèlement, du piratage des comptes Facebook ou autres à des fins mal intentionnées qui peuvent porter atteinte à l’intégrité physique et/ou morale d’une personne. Il faut donc être très vigilant à ce propos.

Je conclurais cet entretien en insistant sur le fait que les nouvelles technologies ont beaucoup à nous apporter, mais il est nécessaire de savoir comment elles fonctionnent ; pourquoi et à quelle fin les utiliser afin de ne pas tomber dans certaines dérives. Il est donc essentiel qu’elles fassent partie intégrante des programmes d’enseignement et de la formation initiale des professeurs. Comme je l’ai déjà mentionné, elles offrent une véritable plus-value pédagogique, organisationnelle, communicationnelle et c’est dans ce sens qu’il faut les utiliser, mais c’est comme pour tout… avec modération !

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