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Le régime de l’apartheid en Afrique du Sud au XXe siècle

charles_kleinbergRésumé d’une conférence présentée à Nivelles le mardi 10 décembre 2013 (Haute Ecole Spaak).

Né en 1918, Nelson Mandela est décédé jeudi dernier. En cet instant se déroule une cérémonie d’hommage à sa mémoire dans le stade de Soweto près de Johannesbourg. Plutôt que de m’associer au concert de louanges justifiées de ce jour, il me paraît plus utile d’expliquer l’origine, la nature et les raisons de la fin du régime qu’avec d’autres il a dénoncé et combattu pendant plusieurs décennies.

En guise d’introduction, il me faut rappeler la contemporanéité des immigrations européenne et bantoue en Afrique australe au XVIIe siècle, puis les déplacements massifs de fermiers d’origine néerlandaise vers le nord-est suite à la colonisation du sud par les Anglais au XIXe siècle. Contrairement aux idées reçues, il n’y a donc pas d’antériorité de la propriété du sol par l’un ou l’autre groupe humain, qu’il soit noir ou blanc.

Dans la première moitié du XXe siècle, la croissance rapide de la population noire, liée paradoxalement à son sous-développement, inquiète les Blancs réconciliés (anglophones et Afrikaners) qui mettent au point une politique agressive pour se protéger. Dès la fin de la guerre des Boers (1899 – 1902), l’union des Blancs face aux Noirs s’exprime sans ambages dans la division du travail sur des bases raciales et une rémunération des prestations correspondante. En 1948, le Docteur Verwoerd (1901 – 1966), défenseur des Pauvres Blancs, devient, lors de l’accession au pouvoir du parti nationaliste, la cheville ouvrière de l’instauration de l’apartheid comme système légal, basé sur la ségrégation raciale. Dès lors, les mesures discriminatoires vont se succéder dans les domaines économique, social et politique, parquant finalement les Noirs dans des réserves (bantoustans). Peut-on imaginer un pays où ce n’est pas, comme à Berlin, un seul mur qui est érigé entre deux communautés, mais où, dans chaque gare, sont édifiées deux salles des pas perdus étanches et où sont construits des quais accessibles à des hommes et à des femmes d’une seule couleur ?

Devenue pour certains la seule solution, la lutte armée conduit Nelson Mandela en prison pour vingt-sept ans (1963 – 1990) et devient de plus en plus violente dans les années 80, après la répression massive des émeutes de Soweto en 1976. Opportunistes, les milieux d’affaires qui souhaitent un assouplissement de la législation sur la main d’œuvre, pressent le gouvernement à réformer le système. Parallèlement, les protestations de l’opinion publique internationale se font de plus en plus nombreuses. Mais c’est l’attitude américaine qui va jouer un rôle déterminant à partir de l’automne 1988. Ce n’est pas un hasard du calendrier : la guerre froide touche à sa fin et le danger de l’extension du communisme a disparu (rapatriement des troupes soviétiques d’Afghanistan et réduction des armements nucléaires). Les Etats-Unis pensent logiquement à leurs futurs intérêts économiques en Afrique australe. Finalement, devant le nouveau rapport de forces, la lucidité du premier ministre sud-africain permet la tenue d’un référendum auquel participent les seuls Blancs et qui supprime l’apartheid le 17 mars 1992.

Aujourd’hui, près d’un tiers des Noirs sont officiellement au chômage et deux tiers vivent sous le seuil de pauvreté. Tout n’est donc pas résolu et comment pourrait-il en être autrement ? Toutefois, il ne faudrait pas nier l’augmentation du revenu moyen ni les progrès en matière d’éducation et de santé malgré les ravages du SIDA. En ville, la bourgeoisie noire cotoie dorénavant la bourgeoise blanche dans cette société de classes. Dans les campagnes, les fermiers blancs, souvent racistes, possèdent encore très majoritairement les terres car la propriété privée n’a pas été remise en question par un système économique qui reste capitaliste. Quant à la nouvelle idéologie mise en place, elle a pour fondement la légitimité de la classe politique qui, comme ailleurs, entretient des liens étroits avec les milieux d’affaires, d’où la corruption. Il va de soi que ces derniers n’ont pas pour souci prioritaire la sortie de la misère des populations des bidonvilles. Enfin, dans le même registre, le pays connaît la fabrication d’un nouveau culte consensuel, celui du héros fondateur qui a donné sa vie pour son peuple avant de connaître la résurrection. C’est une des fonctions de nombreuses religions que d’assurer la concorde des classes par un sacrifice originel permettant la rédemption. Ce phénomène d’héroïsation, voire de déification, propre à l’ensemble de l’humanité, nous renvoie au paléolithique moyen lorsque les premières tombes furent creusées et que furent inventées les premières religions avec la croyance en l’au-delà.

Jean-Michel DUFAYS

Hommage à Charles Kleinberg, comédien et professeur de déclamation (1937-2013)

charles_kleinbergNé en  1937 de l’union improbable d’un ashkénaze d’origine polonaise et d’une séfarade d’origine grecque, Charles Kleinberg a une petite enfance marquée par deux drames majeurs. Au tout début du second conflit mondial, sa mère meurt de maladie, puis son père est déporté à Auschwitz d’où, après la macabre découverte de l’Armée Rouge, il revient meurtri. Enfant aux dons exceptionnels, Charles apprend le violon dès trois ans. Recueilli par l’Eglise catholique, il échappe aux rafles ordonnées par l’occupant nazi et connaît, jusqu’en 1944, le sort angoissant des enfants cachés. Pour une raison évidente, on lui attribue un nouveau patronyme, celui de Puissant, qu’il rejette, à l’âge de sept ans, haut et fort devant les soldats américains, lors de la libération du pays, pour affirmer sa véritable identité. Trois ans passent. Il entre au Conservatoire Royal de Musique, rue de la Régence à Bruxelles, et suit bientôt, rue du Chêne, les cours de l’Athénée Royal Jules Bordet où il fait ses humanités. Doué pour l’éloquence, il se destine d’abord au droit mais bifurque rapidement vers une école d’art dramatique.

Pendant son service militaire, on lui confie une émission radiophonique pour les forces armées. Quelques années plus tard, il animera d’ailleurs ses propres soirées poétiques sur les ondes de la Radio Télévision Belge. En fait, c’est le théâtre qui le passionne et, dès 1961, il est comédien au Rideau, au Parc, aux Galeries, à l’Esprit frappeur, au Poche, à l’Ancre à Bruxelles et au Gymnase à Liège. Il y joue, entre autres, des classiques grecs, comme Sophocle, anglais, comme Shakespeare, enfin et surtout français, comme Corneille, Racine ou Marivaux. Il assurera aussi, sur la Grand Place de Bruxelles, la mise en scène d’Egmont de Goethe, et organisera, à Beloeil en Hainaut, plusieurs Nuits musicales dans les jardins du château des princes de Ligne. Parallèlement, il participe à des récitals de poésie, par exemple à l’Estrille du Vieux Bruxelles, au Sablon, qu’il dirige, ou encore à la Samaritaine, à la Clarencière ou au Cirque Royal. A la cathédrale des saints Michel et Gudule, il organise des soirées littéraires sur les poètes de la liberté. Suite aux menaces de mort qui sont proférées contre lui, il s’écrie qu’il fallait un juif pour occuper seul la cathédrale de Bruxelles. Juste retour des choses, quand on pense au célèbre vitrail représentant, en ce même lieu, la profanation des hosties par les israélites…Bientôt il est présent à Knokke, sur la côte belge, et à Liège aux Biennales internationales de la poésie. Quant à ses tournées à l’étranger, elles le mènent d’Europe (France et Pologne) aux Amériques (Canada et Brésil) et en Asie (Israël et Japon). Que de bonheur pour ceux qui l’ont entendu réciter Victor Hugo, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Paul Eluard, Antoine de Saint-Exupéry, Jacques Brel, Henri Michaud ou encore Federico Garcia Lorca, assassiné au début de la guerre civile espagnole ! Et quelle nécessaire et utile leçon que de nous avoir montré l’actualité du Traité sur la tolérance de Voltaire !

Retour aux origines. Professeur au Conservatoire Royal de Bruxelles (ce dernier avait changé de nom), il n’enseigne pas la musique, qui fut sa première passion, mais la déclamation avant de terminer sa carrière comme directeur de la prestigieuse institution. Chaque année, disait-il, lorsque ses élèves obtenaient leur diplôme, c’était ses enfants qui le quittaient. Tout maître, aimant son métier, ne comprendra que trop bien ses sentiments. Du moins, et c’est là l’essentiel, a-t-il formé des centaines de comédiens et de professeurs d’académie qui ont pris sa succession dans la transmission de l’art oratoire.

Initié à la loge L’amitié fraternelle, rue de Laeken à Bruxelles, où il exerce diverses charges dont celle de 1er surveillant, il collabore, au début de ce siècle, à la fondation d’Imagine, atelier dont le temple est situé rue du Persil, et dont il devient, pour un an, Vénérable Maître, c’est-à-dire président. Parallèlement, il poursuit son itinéraire maçonnique dans les hauts grades en s’affiliant au souverain chapitre L’espérance.

Voici deux ans, il m’avait reçu dans son petit appartement, dans les combles d’un immeuble tricentenaire au 17 de la rue aux Laines, à côté du conservatoire où il avait professé tant d’années. Sachant qu’il projetait d’écrire un volume de Mémoires qui ne verra jamais le jour, je l’avais pressenti pour être l’invité d’une émission radiophonique que je présentais alors. Paradoxalement, du moins le croyais-je, il déclina l’offre en ne voyant pas en quoi sa vie et sa carrière pouvaient revêtir quelque intérêt pour mes auditeurs. En fait, souffrant de dépression, comme souvent les artistes qui ont connu les feux de la rampe et ont la nostalgie de leur public, il n’avait plus le cœur à l’ouvrage. Pour lui, les mots qui avaient coulé comme le sang dans ses veines, étaient voués à s’envoler comme les feuilles en automne. Et pourtant, les poèmes d’Emile Verhaeren dont j’ai maintes fois écouté l’enregistrement, resteront à jamais gravés au fond de mon cœur.

Charles Kleinberg a rejoint l’orient éternel le 15 mai 2013. Dix jours plus tard, lors de ses obsèques au cimetière d’Uccle, rue du Silence la bien nommée, c’est sous les applaudissements que le départ du corps de l’artiste a été salué par une standing ovation.

Jean-Michel DUFAYS
Le 25ème jour du 3ème mois 6013.

Sources :

  • Jean-Paul NASSAUX. Charles Kleinberg : la poésie et la liberté in « Iris-info », Bruxelles, décembre 2004, p.14-15.
  • Michel FRICHE. Charles Kleinberg nous a quittés in « Le soir », Bruxelles, 16 mai 2013.
  • Oraisons funèbres de Charles Kleinberg par son frère et ses élèves, Uccle, 25 mai 2013.
  • Souvenirs personnels de Jean-Michel DUFAYS, 1991-2013.